La renaissance du hameau de la Reine

Le 17 mai 2018, par Marie-Laure Castelnau

La maison principale du hameau de la Reine ouvre pour la première fois au public après deux années de travaux exceptionnels. Promenade au cœur de ce petit théâtre de la vie paysanne, sur les traces de Marie-Antoinette.

Le hameau de la Reine
© thomas garnier

Profiter des charmes d’une vie simple à la campagne et fuir la pesanteur de la Cour : tel était le rêve de Marie-Antoinette. Aussi, la jeune souveraine demande-t-elle à Richard Mique de lui construire un hameau, à quelques centaines de mètres du château de Versailles. Édifié autour d’un lac artificiel, ce petit village est inspiré des architectures alors en vogue et de la philosophie rousseauiste du retour à la nature. «Sa réelle volonté pédagogique de faire découvrir à ses enfants le monde paysan a été trop souvent ignorée», pose d’emblée Jérémie Benoît, conservateur en chef des châteaux de Trianon. L’architecte lorrain commence les travaux dès l’été 1783, sur une idée du peintre Hubert Robert. Des croquis aux maquettes, la reine s’intéresse à toutes les étapes du chantier. En 1787, les travaux sont achevés. Bâties dans l’esprit d’un village normand, avec colombages et toits de chaume, les maisons du hameau sont artificiellement vieillies pour accroître leur pittoresque. Cet ensemble de onze bâtiments, répartis en trois secteurs (lieu d’habitation, exploitation agricole et ferme), «est en fait un château éclaté», explique Jérémie Benoît. La maison de la Reine est la plus grande, la seule à être dotée d’un étage et d’un toit de tuiles. Elle comprend deux bâtiments reliés par une pergola de bois, avec une salle à manger dallée de pierre au rez-de-chaussée. À l’étage, un petit salon, une salle de jeu de style chinois et, surtout, un grand salon doté de hautes fenêtres en verre de Bohême, dont le «prix est astronomique !», précise Jean des Cars dans son livre. L’autre partie est composée d’une salle de billard et, à l’étage, d’un petit appartement auquel on accède par un escalier en colimaçon.

Fauteuil en bois peint en blanc rechampi en or, recouvert de velours jaune, légué en 1965 par la duchesse de Massa, Versailles, musée national des châ
Fauteuil en bois peint en blanc rechampi en or, recouvert de velours jaune, légué en 1965 par la duchesse de Massa, Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © Château de Versailles / Christophe Fouin


Plus qu’une fantaisie, une vraie folie
Derrière leurs charmantes façades, les pièces étaient luxueusement meublées. Les tentures murales et le mobilier donnaient l’impression de se tenir dans un somptueux hôtel parisien. «Le salon était la plus belle pièce, explique Jérémie Benoît. Il y avait des meubles de Jean-Henri Riesener ou de Georges Jacob, créateurs attitrés de Versailles, un lustre de cristal, des rideaux de soie, un guéridon et des sièges réchampis or et velours de soie.» Là scintillaient les ors, bruissaient les soieries et brillaient les marbres. En 1932, Stefan Zweig écrit dans sa biographie de la reine que le style Louis XVI «devrait avoir pour marraine cette femme délicate, et s’appeler style Marie-Antoinette». La reine n’était pas, en effet, cette «tête à vent», «écervelée», dépensière et capricieuse, tient à rectifier Jérémie Benoît. Certes, elle aimait les coiffures, les bijoux, les robes. Mais, comme l’écrit Jean des Cars, «son goût était aussi tourné vers les arts décoratifs, la peinture, le mobilier, la porcelaine de Sèvres, les soieries de Lyon, l’architecture et les jardins». Et les plus grands ébénistes de son temps, de Jean-Baptiste Boulard à David Roentgen, comme les plus grands peintres  Hubert Robert ou Élisabeth Vigée Le Brun , ont tous travaillé pour elle. Son hameau, ce refuge loin de la Cour qu’elle avait voulu sans extravagance, suscita fantasmes et jalousies et, finalement, se révéla, plus qu’une fantaisie, une vraie folie… À la Révolution, les bâtiments résistent autant que possible, rongés par les intempéries. Napoléon Ier les fait entièrement restaurer pour l’impératrice Marie-Louise. La duchesse d’Orléans, belle-fille du roi Louis-Philippe, est la dernière à occuper les lieux, entre 1838 et 1848. Les maisons sont ensuite peu à peu démeublées et tombent en ruine jusqu’à la restauration d’urgence de 1899 puis celle, plus importante, des années 1930, qui sauve une partie du hameau grâce à la donation de John Rockefeller. Enfin, dans les années 1950, une autre partie est à nouveau rénovée. Le dernier et très important chantier de restauration du hameau de la Reine et de ses jardins a été engagé en mai 2016 grâce au mécénat de la maison Dior, à hauteur de 5 millions d’euros. Cette intervention était devenue indispensable en raison de la vétusté des aménagements extérieurs et intérieurs. Édifié sans fondations sur des marais, le village n’était pas prévu pour survivre à la reine. «Le drame du hameau, c’est l’humidité !, comme le déplore Jérémie Benoît. L’architecte Mique a posé directement les murs sur des sols mal asséchés. Il y a 90 % d’humidité dans chaque pièce, une catastrophe pour la conservation du mobilier.» Les travaux, conduits sous l’autorité de Jacques Moulin, architecte en chef des Monuments historiques, ont porté à la fois sur un assainissement des ouvrages et une restauration complète des constructions maçonnées, des charpentes et des couvertures. Une solide chape de ciment avec un réseau de chauffage par le sol et un système de traitement de l’air permettent enfin d’assécher les lieux en vue d’un remeublement. Les structures et les sols ont été consolidés pour organiser des visites guidées. Les menuiseries et peintures ont été reprises selon leurs dispositions, précisées par les mémoires de travaux du XVIIIe siècle et lors de l’aménagement effectué au début du XIXe siècle pour l’impératrice Marie-Louise.

 

Tenture de soierie peinte de motifs antiques et de paysages, reproduction à l’identique des années 1950 du modèle orignal réalisé pour cette pièce en
Tenture de soierie peinte de motifs antiques et de paysages, reproduction à l’identique des années 1950 du modèle orignal réalisé pour cette pièce en 1811 par Antoine Vauchelet, salon de la Maison de la Reine, Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.© Château de Versailles / Christophe Fouin

Une restauration spectaculaire
Grâce au travail scientifique de Jérémie Benoît  dépouillement des inventaires, recherche dans les réserves  et aux traces de couleurs conservées, il a été possible de restaurer les décors peints en 1810 par Drahomet. Orangé clair bordé de filets noirs pour la chambre de la maison de la Reine, jaune jonquille bordé de filets rouges pour un cabinet, café au lait pour la salle à manger. Un vrai feu d’artifice de couleurs ! Seule «entorse» à cette reconstitution, le mobilier «ne sera pas celui de Marie-Antoinette, dispersé en large partie pendant la Révolution, mais celui de l’impératrice Marie-Louise, commandé par Napoléon chez les mêmes ébénistes, en particulier Jacob», précise Jérémie Benoît. Son style est un peu plus rigide et classique, moins fleuri  «La Révolution est passée par là !» , mais témoigne de cette même recherche d’une certaine esthétique et d’une extrême féminité. Ce mobilier, en grande partie conservé, a été soigneusement choisi en collaboration avec le Mobilier national. Les restaurations ont été confiées à des ateliers spécialisés comme ceux de Louis-François Darrac pour les tentures, Delaneuville pour les soieries et Claude Galle pour les bronzes. «Il faut aussi applaudir le remarquable travail effectué par nos propres ateliers de restauration», tient à souligner Élisabeth Caude, conservatrice en chef du mobilier et des objets d’art du domaine de Versailles. L’atelier d’ébénisterie a notamment remis en état un ensemble exceptionnel de chaises à dossier «lyre» par Jacob-Desmalter, couvertes en maroquin vert pour la salle à manger de la maison de la Reine. Les tapissiers se sont concentrés sur un ensemble de canapé, fauteuils et chaises du grand salon qu’ils ont recouverts d’un précieux velours de soie jaune, assorti aux luxueuses soieries peintes à la main avec des motifs antiques et des paysages fleuris et aux rideaux jaune bouton d’or. Une merveille ! «Leur mise en place dans le hameau sera à coup sûr l’une des révélations les plus spectaculaires de la nouvelle restauration», s’enthousiasme Jérémie Benoît. Cette restauration n’aura pas duré aussi longtemps que la construction elle-même du hameau, mais le boudoir et le réchauffoir, non loin de là, attendent patiemment un généreux mécène pour être restaurés à leur tour…

 

À lire
Le Hameau de la Reine.
Le monde rêvé de Marie-Antoinette,
par Jean des Cars, éd. Flammarion, 2018, 224 p., 24 €.

Les Paradis secrets de Marie-Antoinette.
Le hameau de la Reine et le Petit Trianon, collectif, coéd.
château de Versailles/Albin Michel, 2017, 240 p., 49 €.

À voir
Hameau de la Reine, domaine de Trianon, 78000 Versailles,
tél. : 01 30 83 78 00
www.chateauversailles.fr

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