La Renaissance, âge d’or de Langres

Le 07 juin 2018, par Sophie Reyssat

Directeur de la culture et conservateur des musées de Langres, Olivier Caumont fait le tour d’horizon d’une saison culturelle renouant avec l’apogée de cette ville d’art et d’histoire : le XVIe siècle.

Mammès se rend au gouverneur Césarée, 1544-1545, laine et soie, musée du Louvre.
Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/Daniel Arnaudet


Comment est née cette saison Renaissance, et pourquoi maintenant ?
On y pense depuis quelques années : des œuvres nouvelles nous sont connues, des informations sortent, des chercheurs s’appliquent au sujet. Il est mûr, patrimonialement, scientifiquement et culturellement. C’est cette année que l’on pouvait cristalliser tout cela dans une exposition («Langres à la Renaissance» au musée d’Art et d’Histoire, labellisée d’intérêt national, ndlr), dans son catalogue, et avec la programmation culturelle qui l’accompagne. Les circonstances sont langroises, mais participent à une «renaissance de la Renaissance» en France, dans de nombreuses villes qui se tournent à nouveau vers leur passé du XVIe siècle. Lyon, Toulouse et d’autres y réfléchissent ou l’ont déjà fait.
Comment s’explique ce regain d’intérêt pour le XVIe siècle ?
Depuis dix ans, on sort d’une perception classique de l’histoire de l’art de la Renaissance, on ne résume pas tout à quelques grands noms italiens ou parisiens. Le travail de fond, notamment en archives, nous permet de ressusciter les peintres locaux du XVIe siècle, qui ont été nombreux, de comprendre l’influence des sculpteurs. Il y a des centres provinciaux, et la ville le montre très clairement. Dans l’exposition et son catalogue, on renouvelle complètement le sujet de la connaissance des arts à Langres à cette époque.
Quelle est l’ambition de «Langres à la Renaissance» ?
Nous avons eu le projet de traiter toutes les formes d’expressions artistiques : architecture, aussi bien militaire que civile et religieuse, sculpture, peinture, tapisserie, vitrail, orfèvrerie, coutellerie, estampes, dessin, théâtre, musique, danse… L’idée était d’avoir un panorama complet des grands monuments. Langres est une ville de la Renaissance dont subsistent, encore aujourd’hui, beaucoup de bâtiments. Le XVIe siècle est une grande période pour cette cité, qui bénéficie de la présence de grands personnages et d’un dynamisme économique et intellectuel. Cela a favorisé un haut niveau de production artistique.

 

Martyre de saint Sébastien, vers 1600, huile sur toile, commune de Montsaugeon.
Martyre de saint Sébastien, vers 1600, huile sur toile, commune de Montsaugeon.Photo Sylvain Riandet

Qui sont les artistes y ayant œuvré ?
On réinvente les artistes langrois : certains peu connus tels Jacques Prévost ou Pierre Tassel, dont on a précisé la carrière, la biographie, les productions. D’autres, inconnus, dont on a identifié la production stylistique et iconographique grâce à l’exposition, comme celui que nous avons baptisé le «Maître de Richard Roussat». Pour l’estampe, l’un des plus grands artistes de Langres est Jean Duvet. Un ovni de l’histoire de l’art, au style saturé, halluciné, dont le cycle complet de la célèbre Apocalypse figurée est présenté. Certains viennent aussi de l’extérieur. L’un de nos enjeux scientifiques est de savoir à quel point Langres est autonome ou influencée par leurs productions. L’exemple le plus flagrant est celui de Dominique Florentin : d’origine italienne, Bellifontain, il a fait une carrière à Troyes notamment, mais a aussi travaillé à Langres. On lui attribue des sculptures, montrées dans l’exposition, qui sont en grande partie inédites. Pour la toute fin du XVe siècle, on donne des œuvres au Maître de Chaource, un artiste très expressif du sud de l’Aube, extrêmement célèbre à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance.
La sculpture semble avoir été un domaine d’expression privilégié…
Les grands évêques avaient les moyens financiers et la possibilité de faire appel à de grands artistes un peu «hors-sol». Le cardinal de Givry a ainsi commandé le jubé de la cathédrale à un grand architecte. Il s’agissait de l’un des plus grands jubés français du milieu du XVIe siècle : un arc de triomphe monumental au cœur de la nef, qui a disparu avant la Révolution, sans aucune représentation iconographique. Pour la première fois, l’exposition va montrer ses fragments restaurés, et le restituer grâce à un travail archéologique et de comparaison avec d’autres jubés conservés. On a aussi souhaité montrer les différents modes d’expression des églises de campagne, pour donner une vision globale de la production.
Le cardinal de Givry a-t-il été le plus éminent personnage du XVIe siècle ?
Langres était alors l’un des plus grands évêchés français, couvrant 843 paroisses de l’époque, presque trois départements d’aujourd’hui. Son évêque, le troisième dans l’ordre hiérarchique, était un duc et pair de France installé par le roi. Le cardinal de Givry, issu d’une famille puissante et doté de nombreuses possessions, est resté en poste pendant trente-deux ans à partir de 1529, avec une grande emprise politique et religieuse. Il a passé de nombreuses commandes artistiques. Les plus célèbres sont le jubé et le cycle de tapisseries de Saint-Mammès, sur des cartons de Jean Cousin. Sur les huit commandées, il en subsiste trois : deux dans la cathédrale et une au Louvre, laquelle revient à Langres avec une place de choix dans le parcours, aux côtés d’un des deux dessins originaux de ce grand peintre.

 

Clôture de chapelle, vers 1550-1575, pierre de Tonnerre, collection des musées de Langres.
Clôture de chapelle, vers 1550-1575, pierre de Tonnerre, collection des musées de Langres.Photo Sylvain Riandet

Comment l’événement trouve-t-il son écho dans la cité ?
On a veillé à ce que l’exposition sorte du musée. Le programme compte cent trente rendez-vous pendant six mois, avec de nombreusesvisites thématiques dans la ville, des livrets de découverte du patrimoine architectural de la Renaissance, des spectacles, etc. Il reste beaucoup de bâtiments civils, quelques édifices religieux remarquables, dont la chapelle d’Amoncourt, et des éléments d’architecture militaire très importants. Langres est une ville fortifiée, modernisée au XVIe siècle essentiellement sur la cassette de François Ier, qui a payé les remparts et les grandes tours. C’est alors une tête de pont face aux territoires indépendants de Lorraine, de Bourgogne, et de Franche-Comté. De François Ier à Henri IV, les rois viennent souvent à Langres, verrou stratégique et symbolique, pour montrer que s’y attaquer est une affaire risquée. Cette politique de dissuasion a fonctionné.
Qu’en est-il des commandes civiles, indicatrices de développement d’une ville ?
La maison Renaissance est le plus bel hôtel particulier du milieu du XVIe siècle à Langres. Son studiolo, inaccessible au public depuis près de quarante ans et restauré pour l’exposition, concentre le décor à l’extrême, pour le plaisir du propriétaire, mais aussi pour marquer sa position sociale et son aisance. Imaginez un cube de pierre entièrement sculpté, avec des effets d’arcades suggérant des perspectives aux murs et un jeu de miroir entre les dalles de calcaire du plafond plat, à décor de cuirs découpés et d’inclusions de marbres colorés, et les dalles du sol, gravées aux motifs des caissons. On retrouve ce jeu dans la chapelle d’Amoncourt, entre la voûte à caissons et le pavage, extrêmement rare car en faïence, du milieu du XVIe siècle.
Il semble que vous ayez mobilisé nombre de bonnes volontés…
Grâce à une préparation de l’exposition depuis quatre ans, nous avons reçu des propositions de donations. Pour le catalogue, nous avons fait appel à quarante-trois auteurs différents : des Français, qui se consacrent à la Renaissance, et quelques chercheurs belges, suisses et italiens. Nous avons aussi mobilisé une douzaine de restaurateurs dans plusieurs spécialités. Nous avons recherché la plus grande légitimité scientifique avec ce travail de fond, à la fois patrimonial sur les collections et les bâtiments, et culturel avec une programmation de théâtre, musique, danse… Tout cela participe à la notoriété de la ville.

À lire
Langres à la Renaissance, sous la direction d’Olivier Caumont,
Ville de Langres/Serge Domini éditeur, 2018, 415 pp., 38 €.
www.tourisme-langres.com
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