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La presse face au retour de la collection Morozov, un concert de fausses notes

Publié le , par Vincent Noce

L’État peut-il confisquer la collection Morozov ?» (Le Figaro). «La collection Morozov otage de la guerre en Ukraine» (Marianne). Ou : quand la tragédie humaine autorise les journalistes à noircir leurs colonnes d’un non-événement. Car ils savent bien que l’exposition rencontrant un tel succès à la fondation Vuitton ne...

La presse face au retour de la collection Morozov, un concert de fausses notes

Valentin Serov (1865-1911), Portrait du collectionneur Ivan Morozov, 1910, tempera sur carton, 63,5 x 77 cm (détail), galerie nationale Tretiakov, Moscou.

L’État peut-il confisquer la collection Morozov ?» (Le Figaro). «La collection Morozov otage de la guerre en Ukraine» (Marianne). Ou : quand la tragédie humaine autorise les journalistes à noircir leurs colonnes d’un non-événement. Car ils savent bien que l’exposition rencontrant un tel succès à la fondation Vuitton ne peut nullement être «confisquée». Elle est protégée par un arrêté «d’insaisissabilité», pris par les ministres des Affaires étrangères et de la Culture en 2021. Comme l’exposition a été prolongée jusqu’au 3 avril, il a été prorogé au 15 mai. Le Figaro se trompe donc quand il écrit que la collection serait «intouchable jusqu’au 6 avril», laissant planer la menace dès le lendemain : «Mais ensuite ? nul ne sait.» En fait, même si les conditions logistiques sont évidemment beaucoup plus compliquées, la fondation Vuitton se dit convaincue que les œuvres seront de retour au bercail le 15 mai. Et, quand bien même ce ne serait pas le cas, le gouvernement n’a manifesté aucune velléité d’engager quelque procédure de saisie que ce soit, qui serait contraire non seulement à la loi mais aussi à la protection des échanges culturels. Cela n’a rien de surprenant. Cette disposition d’insaisissabilité est une pratique commune, généralement une condition sine qua non des prêts de grande valeur. La position de principe a été formalisée en 1994 dans la loi : «Les biens culturels prêtés par une puissance étrangère, une collectivité publique ou une institution culturelle étrangère, destinés à être exposés au public en France, sont insaisissables pour la période de leur prêt à l’État français ou à toute personne morale désignée par lui», dans les conditions fixées par arrêté.

Les journalistes savent bien que l’exposition rencontrant un tel succès à la fondation Vuitton ne peut nullement être «confisquée»

Le rédacteur du Figaro, voulant évoquer un précédent, s’égare encore quand il écrit qu’un tableau prétendument de Cranach a été renvoyé au prince de Liechtenstein, après sa saisie dans le cadre de l’instruction sur les faux maîtres anciens, «faute d’éléments probants». En réalité, l’œuvre a bien été déclarée fausse. Le tribunal a simplement pris acte que les investigations matérielles étaient terminées. Marianne charge encore la barque, assurant que «la France ne se montre guère pressée de restituer à la Russie la collection Morozov». L’hebdomadaire prétend que le sujet aurait fait l’objet d’un entretien téléphonique entre Emmanuel Macron et Bernard Arnault, qui lui aurait demandé en vain de «débloquer le dossier». Le journal a même trouvé un avocat qui semble craindre que «la France ne puisse pas tenir son engagement» de rapatrier les œuvres. Et le journaliste inspiré fait appel aux «sphères gouvernementales» (on croirait entendre un sketch de Coluche) pour confier que «la collection Morozov devrait servir de monnaie d’échange pour les Français vivant en Russie, si ceux-ci devaient être menacés ou ne pouvaient être rapatriés». Plus farfelu, tu meurs. Pour faire bon compte, il se trouve un autre contributeur du Figaro qui réussit la prouesse, dans une tribune évoquant le boycott des artistes russes, d’y dénicher la trace de la «culture wok», devenue décidément le grand fantasme de ce journal. Le quotidien conservateur livre lui-même la source de ces spéculations sur le sort réservé à la collection Morozov quand il écrit : «Les réseaux sociaux bruissent d’appels afin qu’elle soit saisie. Certains imaginent même de la gager pour soutenir l’effort humanitaire, voire pour acheter des armes utiles à la résistance ukrainienne.» Ou quand les propos de comptoir deviennent des informations. La presse, si elle veut être crédible, est pourtant conduite à poser son expertise en se détachant du magma qui se déverse sur l’Internet. Dans une période aussi sensible, marquée par la montée des émotions et la désinformation alimentée par la propagande de guerre, ce devoir semble encore plus critique.
 

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