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La politique d'acquisition du musée des beaux-arts de Lyon

Publié le , par Armelle Fémelat

Tout juste paru, l’épais volume Acquérir, de Palmyre à Pierre Soulages est l’occasion de revenir sur une politique d’acquisition particulièrement dynamique, imaginée par tout un écosystème de passionnés très engagés.

La politique d'acquisition du musée des beaux-arts de Lyon
Nicolas Poussin, La Fuite en Égypte (détail), 1657.
© Lyon MBA - Photo Alain Basset

Pourquoi continuer à acquérir alors que le musée lyonnais comptabilise déjà 80 000 œuvres (50 000 monnaies et médailles, 15 000 dessins, estampes et gravures, 8 000 antiquités, 3 000 objets d’art, 3 000 peintures et 1 000 sculptures) ? « Parce que c’est la vocation du musée, répond tout de go sa directrice depuis 2004, Sylvie Ramond (voir Gazette du 5 avril 2018). Il nous faut continuer à enrichir les collections, ce qui est plus ou moins possible d’ailleurs… Ici, on a la chance d’être soutenus : on est accompagnés par la ville et on a créé des outils de mécénat qui nous permettent de mener une politique très active. » Autre rouage de ce cercle vertueux qui se situe en amont de la chaîne : la mise en valeur des œuvres acquises, à laquelle veille Sylvie Ramond. « On ne peut pas exposer toutes les œuvres acquises en même temps, mais on se doit de les présenter, c’est une manière de remercier ! » Collective, pensée au sein de l’équipe de conservation, la politique d’acquisition se confronte au principe de réalité. « Tout dépend de ce qui se présente sur le marché, reconnaît la directrice. Nous faisons bien sûr une veille, sans nous interdire d’acquérir des œuvres auxquelles nous n’avions pas pensé au départ mais qui s’imposent. Nous sommes très attentifs aux opportunités qui se présentent sur le marché et aux propositions faites par les collectionneurs, les marchands, les familles d’artistes… ».
 

Edgar Degas, Étude de jeune femme nue jouant de la trompe et deux études du corps drapé, pour saint Jean-Baptiste et l’ange, 1857, crayon
Edgar DegasÉtude de jeune femme nue jouant de la trompe et deux études du corps drapé, pour saint Jean-Baptiste et l’ange, 1857, crayon graphite et estompe sur papier.
© Lyon MBA – Photo Martial Couderette

Fonds publics et fonds privés
Depuis qu’elle est à la tête de l’institution, 2 137 œuvres sont entrées dans les collections, dont 1 240 ces cinq dernières années : plus de 1 000 dons, 26 achats, 63 dépôts ou versements et 111 legs. Les achats sont financés grâce aux ressources propres de l’institution, mais également au budget annuel alloué par la ville, aux subventions de l’État et de la région Auvergne-Rhône-Alpes, ainsi qu’au concours généreux d’entreprises et de particuliers. « La ville de Lyon a un budget d’acquisition commun aux principaux musées, à la bibliothèque et aux archives municipales, détaille Sylvie Ramond. Nous nous voyons allouer une enveloppe de l’ordre de 150 à 200 000 € par an, dont on a la possibilité de disposer en fonction des projets, avec bien sûr l’aval de l’élue à la culture. À quoi s’ajoute une enveloppe supplémentaire qui peut être débloquée pour acquérir des trésors nationaux ou des œuvres d’intérêt patrimonial majeur. On a ainsi pu bénéficier de 200 000 € supplémentaires quand on a acheté – en 2019 – le Matisse (Katia à la chemise jaune, 1951), officiellement présenté le 17 mai 2021. » Avec La Fuite en Égypte de Nicolas Poussin, entrée dans les collections en 2014, la dernière peinture de Matisse compte au nombre des achats les plus mémorables du musée. Des œuvres exceptionnelles qui n’auraient pu être acquises sans une aide substantielle de la ville, de l’État et du mécénat privé. En la matière, Sylvie Ramond reconnaît volontiers avoir été inspirée par les dispositifs américains : « Quand j’ai pris la tête du musée, j’ai eu la chance de rencontrer un collectionneur extraordinaire, Jacques Gairard, qui m’a incitée à m’intéresser aux différents systèmes de collecte de fonds déployés aux États-Unis. C’est lui aussi qui a été à nos côtés, en 2008, lorsque nous nous sommes lancés dans la folle aventure de l’acquisition du Poussin (La Fuite en Égypte, 1657) la plus grande opération de mécénat jamais réalisée en France, qui nous a ensuite donné l’idée de créer un fonds de dotation. »

 

Corneille de Lyon, Homme au béret noir tenant une paire de gants, vers 1530, huile sur bois, 24,1 x 18,5 x 0,4 cm. © Lyon MBA - Photo Alai
Corneille de LyonHomme au béret noir tenant une paire de gants, vers 1530, huile sur bois, 24,1 18,5 0,4 cm.
© Lyon MBA - Photo Alain Basset

Entreprises mécènes et mécènes privés
Baptisé Club du musée Saint-Pierre, ce fonds de dotation est né de la volonté de la quinzaine d’entreprises ayant participé à l’aventure Poussin de faire perdurer « le plaisir de découvrir, le partage, la possibilité d’apprendre et de réfléchir à l’avenir du musée, à son rôle, tout en faisant participer nos équipes et même nos clients ! » explique son actuel président, Raphaël Appert. « Pratiquement toutes les entreprises qui ont participé à cette première acquisition se sont retrouvées et ont décidé de pérenniser l’opération. Avec l’idée de participer chaque année à la création d’un capital, considérant qu’ensemble, elles constitueraient un vrai levier d’action pour le musée. » Plus précisément, « les entreprises s’engagent pour trois ans à verser chaque année 50 000 €. Dans une logique de mécénat et d’engagement dans la durée qui permet de mettre en place de vrais projets, avec une stratégie solide ». Ajoutant : « On a eu l’opportunité de faire des acquisitions exceptionnelles, qui demandent des capitaux beaucoup plus importants et entrent dans des dispositifs différents, comme cela a été le cas pour La Mort de Chioné de Poussin (1622) en 2016, et plus récemment pour le Matisse. » Nombre de particuliers s’engagent aussi, à titre individuel, aux côtés des Amis du musée Saint-Pierre ou du Cercle Poussin. Autre avatar de la folle aventure poussinesque de 2008, ce cercle est une fondation qui rassemble 130 mécènes privés. « L’entrée est validée par un don de 1 000 € minimum par an, défiscalisé jusqu’à 75 % – ce qui fait 360 € par an après défiscalisation », explique sa présidente, Isabelle Collon. Les fonds ainsi collectés permettent de faire aboutir certains des projets soumis par l’équipe de conservation. Telle la boîte de Joseph Cornell (1903-1972), Hôtel Andromeda, que la directrice est allée acheter dans une galerie new-yorkaise en 2017, quatre ans après l’exposition qui a fait date. « L’an dernier, se souvient Isabelle Collon, la grande innovation a été d’acheter, pour la première fois en ventes publiques, La Mandoline d’Étienne-Martin (1947). Un mode d’acquisition que l’on compte bien poursuivre, même si c’est quand même complexe d’acheter en ventes publiques pour un musée ! » Association créée en 1951, les Amis du musée des beaux-arts de Lyon « comptent 1 320 adhérents qui payent une cotisation de 38 € par personne, 55 € en couple ou en duo, et 8 € pour les étudiants, avec une déduction fiscale de 66 % », détaille leur présidente, Marie Célard. « Au total, ces trois dernières années, on est arrivés à récolter 105 000 € par an. On a ainsi pu offrir, en 2018, trois sculptures d’Étienne-Martin pour 50 000 € (La Nuit II, 1935, La Nuit Nina, 1951 et Les Gémeaux, 1984) et en 2019, on a participé à l’acquisition de l’étude de Degas (vers 1857). Cette année, on devrait acheter, pour 20 000 € et sous réserve de validation par la commission d’acquisition, un buste en terre cuite de Clément Jaillet à l’effigie du Lyonnais Pierre de Monlong, qui viendra compléter celui du peintre Antoine Berjon. Pour l’enveloppe restante de 10 000 €, Sylvie souhaite acheter une gouache d’Eugène Leroy… » Régulièrement, des campagnes de souscriptions publiques permettent à qui veut, d’aider le musée à titre individuel. « Sensible au modèle anglo-saxon et à l’engagement financier des citoyens pour les causes publiques, j’ai souhaité ouvrir à tous la possibilité de manifester son attachement au patrimoine, et de devenir mécène à partir d’un euro. Chaque opération se traduit d’ailleurs par une hausse de fréquentation, c’est gagnant-gagnant ! », se réjouit Sylvie Ramond, alors qu’une nouvelle opération « ticket mécène » vient de démarrer, permettant aux visiteurs de rajouter un euro au prix du billet. Les appels aux dons d’acquisitions d’œuvres lancés dans le cadre de campagnes « Donner pour » ont été un franc succès : en 2013, 1 536 donateurs ont donné 160 000 € pour contribuer à l’achat de L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint d’Ingres (1848). Moins de trois ans après, 315 000 € ont été récoltés auprès de 1 320 donateurs pour acquérir, aux côtés du Cercle Poussin, L’Homme au béret noir de Corneille de Lyon (vers 1530).

 

Louis Janmot, Étude pour fleur des champs, 1845. © Lyon MBA - Photo Alain Basset
Louis Janmot, Étude pour fleur des champs, 1845.
© Lyon MBA - Photo Alain Basset

Des dons en pagaille
Si les dons constituent l’immense majorité des acquisitions – 85 à 95 % selon les années –, celles réalisées avec les partenaires mécènes ont en revanche une valeur financière bien supérieure. Toutes les propositions de donations ne sont pas non plus validées par le musée. « On est extrêmement sollicités, affirme Sylvie Ramond, ce qui s’explique notamment par toutes les expositions que nous avons faites. Il y a eu “Dix ans d’acquisitions” qui a fait bouger beaucoup de choses, en 2015, ainsi que tous les réaccrochages de la collection XXe-XXIe et les mini-expositions d’artistes de la scène lyonnaise, qui sont des leviers extraordinaires pour les donations. Pour qu’une proposition soit acceptée, il faut qu’elle fasse sens par rapport à la collection qui existe et qu’elle s’inscrive dans une histoire. » C’est précisément ce qu’a pensé Laurent Duvillier lorsqu’il lui a proposé un grand tableau de son père, René Duvillier, Feu n° 1 ou La Vision déportée (1969), « car il y avait déjà au musée de Lyon Le Viol de la Vierge (1959), donné par le critique d’art René Déroudille. Non seulement Sylvie Ramond a accepté, mais elle a aussi choisi deux très beaux Passe-portes, de la toute fin de la vie de mon père, et six dessins ». Le collectionneur Bruno Mory a pour sa part récemment fait don de deux peintures d’Eugène Leroy (Avec l’espace, 1978 et Nu, 1970-1978), « un artiste insolite, inclassable, difficile, dont Sylvie Ramond veut rassembler un noyau d’œuvres. C’est pour ça que je me suis engagé. Pierre-Yves Bohm est un autre artiste insolite auquel je suis très lié et dont j’aimerais bien un jour donner au musée une ou deux œuvres, car je sais qu’il les intéresse, ils viennent d’acheter de grandes pièces. J’aimerais pouvoir conforter cette démarche. » Pour l’heure, reconnaît Sylvie Ramond « on travaille à l’acquisition du très beau tableau de Simon Hantaï qui était exposé en dialogue avec Katia à la chemise jaune lors de sa présentation, en mai 2021. Un gros projet porté par le Club du musée Saint-Pierre et la ville de Lyon. Et ce qui est merveilleux, c’est qu’une donation devrait également être faite par la famille, qui est encore à finaliser ». Sans oublier le « projet de donation-acquisition d’un ensemble de 200 estampes contemporaines provenant de l’URDLA, un centre d’édition pour l’estampe contemporaine situé à Villeurbanne. Qui me permet d’ores et déjà d’imaginer une programmation d’expositions hors les murs, notamment dans des lieux qui sont éloignés des lieux culturels ou des musées ».

 

à lire
Acquérir, de Palmyre à Pierre Soulages, ouvrage collectif, Coédition El Viso/
Musée des beaux-arts de Lyon, 2021.

à voir
Musée des beaux-arts,
20, place des Terreaux, Lyon (69), tél. : 04 72 10 17 40.
www.mba-lyon.fr

 
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