La place des femmes

Le 04 mars 2021, par Stéphanie Pioda

Le sujet semble usé tant il a été débattu, mais poser la question de la place des femmes dans le monde de l’art demeure essentiel. Car si certains indicateurs témoignent d’avancées, il reste des blocages à faire sauter.

Brigitte Zieger, Women are Different from Men 1, 2011, technique mixte avec ombre à paupière et paillettes, 115 90 cm.
© Adagp 2021

Poser la question de la place des femmes dans le monde de l’art pourrait être une façon de prêter le flanc à la critique bien malgré soi car, pour certains, il s’agit là d’un non-sujet. L’enjeu est pourtant de taille, preuve en est des propos des différents interlocuteurs consultés, les artistes en tout premier lieu, mais aussi les commissaires d’exposition, les galeristes, les conservatrices, les directeurs d’institutions, un sociologue. Certaines avancées sont bien évidemment à souligner, comme le rappelle la critique d’art Isabelle de Maison Rouge, pour qui « la première des victoires est le pourcentage important des étudiantes dans les écoles d’art », ce qu’atteste le bilan de l’Observatoire à l’égalité du ministère de la Culture publié en janvier 2020, avec 66 % des élèves dans les arts plastiques. « Mais cette victoire est toute relative car elles semblent s’évaporer à la sortie, pour reprendre le titre d’un article de Samuel Belfond sur Manifesto XXI », poursuit-elle. Peut-être certaines ont-elles été échaudées par « les propos dégradants sur la maternité », se souvient encore Rachel Labastie, les discours sexistes, les rapports de séduction, voire « le chantage de la part de commissaires d’exposition qui au dernier moment vous mettent au pied du mur, et si on ne cède pas à leurs avances, ils nous plantent », râle encore Rachel. Le mouvement #MeeToo a aussi été salutaire dans le monde de l’art, et a libéré la parole. Il faut véritablement s’accrocher et avoir une très grande force de conviction, de l’avis de Fabienne Audéoud, qui a toujours essuyé des refus aux multiples candidatures au poste de professeure en école d’art, malgré un parcours qui illustre une reconnaissance et une audience internationales. Égrenons quelques chiffres pour plonger dans le dossier avec recul : si la part des femmes s’élève à 81 % dans les filières du patrimoine, celles-ci peinent à se retrouver à des postes de direction, même si on met facilement en avant celles à la tête du Centre Pompidou Metz, des musées des beaux-arts de Nantes et de Lyon, du CAPC de Bordeaux, des Abattoirs à Toulouse, des musées d’Orsay et de l’Orangerie. En effet, le dernier rapport de l’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes détaille qu’au 1er janvier 2020, 43 % sont à la tête des établissements publics (contre 35 % en 2019), 40 % à la direction générale des 32 musées nationaux, 25 % sont directrices régionales des DRAC. Côté commissaires-priseurs, le bilan d’activité 2019 du Conseil des ventes indique que le rapport entre les étudiants diplômés s’inverse depuis 2014 comptant alors 9 femmes pour 5 hommes, 20 femmes pour 7 hommes en 2017, et 13 femmes pour 10 hommes en 2019. Elles ont également pris leur place dans l’enseignement dans les écoles d’art, puisqu’elles y sont majoritaires à 66 % en 2017, sauf à l’École nationale des beaux-arts à Paris où, sur les 37 professeurs, 17 sont des femmes aujourd’hui. « Nous nous attelons à rattraper un retard qui est ancien, mais c’est long », reconnaît Jean de Loisy, son directeur depuis 2018.
 

The Guerrilla Girls, Do Women Have To Be Naked To Get Into The Met Museum ?, 1989, affiche, 30,3 x 65,6 cm. © The Guerrilla Girls
The Guerrilla Girls, Do Women Have To Be Naked To Get Into The Met Museum ?, 1989, affiche, 30,3 65,6 cm.
© The Guerrilla Girls


Le retard des institutions impossible à rattraper ?
La situation n’est pas meilleure lorsqu’on examine les collections des musées : seulement 18 % de femmes dans celles du musée d’Art moderne de la Ville de Paris - MAMVP (mais un tiers des acquisitions en 2020), 20 % du fonds du musée national d’Art moderne. Mais si l’on considère les œuvres après 1960, on grimpe à 40 %. « J’interprète cela plus comme un effet générationnel, car les femmes sont plus visibles, donc plus achetées », analyse Christine Macel, conservatrice en chef au Centre Pompidou, plus particulièrement responsable du département Création contemporaine et prospective. Le sociologue Alain Quemin – dont nos lecteurs connaissent bien la signature – fustige ce retard que prend la France qui se marginalise, selon lui, face « au mouvement général davantage favorable aux femmes et aux minorités aux États-Unis, où il y a un volontarisme et une forme de rattrapage. Le Baltimore Museum of Fine Art a décidé d’acheter en 2020 uniquement des œuvres d’artistes femmes. Si, en politique, les choses ont progressé avec la liste “chabada-bada” du 6 juin 2000, qui tend à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives, il n’y a pas de mesures aussi interventionnistes dans le monde de l’art », regrette-t-il. Mais les lignes bougent tout doucement, essentiellement grâce à des actions individuelles, comme celle que Béatrice Josse a menée lorsqu’elle dirigeait le FRAC Lorraine, en achetant exclusivement des œuvres de femmes, ou encore Camille Morineau, qui a créé l’association AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) en 2014, une suite logique de «elles@centrepompidou.» En effet, de 2009 à 2011, elle avait repensé l’accrochage des collections permanentes du musée national d’Art moderne uniquement avec des femmes. Si Camille Morineau a beaucoup été critiquée au départ et accusée d’insulariser les femmes, « la presse internationale et américaine saluait cette initiative comme un exercice pionnier dans le monde des musées qui a fait depuis des petits », se réjouit-elle. « Les incompréhensions et les critiques venaient notamment du milieu universitaire où la question des gender studies concept né aux États-Unis dans les années 1970, ndlr – n’y était pas enseignée, alors même que c’est le poststructuralisme français qui a inspiré la pensée américaine sur ce sujet. »

 

Tali Amitai-Tabib, Palmahim, série «To Discover America», c-print, 30 x 40 cm. Courtesy Galerie Olivier Waltman, Paris-Miami
Tali Amitai-Tabib, Palmahim, série «To Discover America», c-print, 30 40 cm.
Courtesy Galerie Olivier Waltman, Paris-Miami


Réécrire l’histoire de l’art
Cette mise en avant du genre est un passage obligé pour prendre conscience d’un état de fait car, comme le déplore Fabrice Hergott, directeur du MAMVP, « pendant très longtemps, une artiste femme était moins bien regardée et moins prise au sérieux qu’un homme, une longue tradition machiste qui, j’espère, est en train de disparaître ». Les initiatives comme «elles@centrepompidou», les nombreuses expositions portées par des commissaires engagées, ou tout récemment la création d’un MOOC « Elles font l’art », en prélude à l’exposition « Elles font l’abstraction », au Centre Pompidou (prévue du 5 mai au 23 août) sont fondamentales pour remettre les pendules à l’heure et rappeler que les femmes ont fait partie de toutes les avant-gardes, de tous les grands mouvements du XXe siècle et qu’il est temps de réécrire cette histoire de l’art. D’où l’importance du travail d’AWARE, qui consiste à documenter, archiver, écrire des textes bilingues français/anglais sur ces femmes qui ont été invisibilisées, et ainsi proposer une matière scientifique pour que des universitaires puissent réécrire l’histoire de l’art de manière paritaire. D’où le rôle crucial des expositions et des catalogues pour ancrer le parcours et l’œuvre des artistes dans le temps, et éviter qu’elles ne disparaissent des radars comme Hessie, que Camille Morineau a remise en lumière avec «elles@centrepompidou», ou celles que l’historienne de l’art Lea Vergine qualifie de « moitié suicidée du génie créateur de ce siècle ». Qui se souvient de Maria Manton, Juana Muller, Claire Falkenstein ou de Lutka Pink, que Benoît Decron avait mises à l’honneur au musée Soulages à Rodez en 2019-2020 dans « Femmes années 50 » ? Qui se souvient de Marie Raymond qui était artiste avant d’être la mère d’Yves Klein ? Les mots de Virginia Woolf résonnent avec justesse : « Le plus souvent dans l’histoire, “anonyme” était une femme. » Et là encore, « il y a un vrai retard sur cette réécriture de l’histoire de l’art en France », critique Christine Macel, commissaire d’« Elles font l’abstraction ». « L’implication a été très grande dès les années 1970 en Angleterre, avec des figures comme Griselda Pollock et Rozsika Parker, ou Linda Nochlin aux États-Unis », trois femmes qui ont ouvert la voie. Avec cette nouvelle exposition, l’ambition de Christine Macel est de relire l’histoire de l’abstraction, jusqu’aux récits fondateurs, en réévaluant, par exemple, le rôle de Georgiana Houghton (1814-1884), artiste spirite présentée au Courtauld Institute en 2015, et dont les œuvres remettent, selon elle, en question la chronologie des origines de l’abstraction. « Une façon de revoir les canons établis par Alfred Barr et Clement Greenberg qui excluaient les femmes. » Mais au-delà du genre, émerge de son analyse un autre point édifiant, celui qui a consisté à plaquer une lecture occidentale dominante sur l’abstraction, en minorant l’apport des artistes originaires des périphéries, à savoir des scènes d’Amérique du Sud et d’Europe de l’Est, des « succédanées » d’une abstraction dont le génie serait occidental. On voit bien que plusieurs aspects se superposent, que de la question du genre et de la présence des femmes découlent rapidement d’autres sujets : la place des artistes étrangers, des minorités, des afro-descendants… Ce que pointe la commissaire d’exposition Julie Crenn dans sa démarche engagée qui vise à élargir le cadre « et intégrer tous les corps de la société, qu’ils soient queers, racisés ou autres ». Elle se refuse d’ailleurs aujourd’hui à monter des expositions uniquement de femmes. On se rend compte qu’on est face à une problématique anthropologique qui n’est pas simplement liée au seul domaine artistique, et qui se retrouve dans la société de façon plus globale, avec des mécanismes de domination comparables et qui se traduisent par des concepts de féminisme intersectionnel, d’écoféminisme ou de « womanism », renvoyant aux femmes de couleurs, et qu’Odile Burluraux évoque dans l’exposition « The Power of My Hands. Afrique(s) : Artistes femmes », au MAMVP (jusqu’au 30 mai). Le temps de la reconnaissance pour les femmes est définitivement plus long, tout particulièrement en France. Tania Mouraud (voir Gazette n° 29 du 6 septembre 2019) a attendu ses 79 ans pour être représentée par une galerie internationale, Ceysson & Benetière, et ce depuis janvier seulement, « une galerie qui correspond à un parcours de plus de cinquante ans de carrière », sourit-elle. « J’ai enfin traversé le plafond de verre ! » Depuis 1989 au MAMVP, aucune exposition d’envergure sur Sophie Taeuber-Arp n’a été organisée en France, alors qu’une rétrospective internationale est programmée à partir de mars entre le Kunstmuseum de Bâle, le MoMA de New York et la Tate Modern de Londres. À quand une exposition ambitieuse sur Marcelle Cahn, Vera Molnar – d’ailleurs répertoriée « dessinateur, illustrateur » sur le site du Centre Pompidou !  –, Tania Mouraud et même ORLAN au Centre Pompidou Paris ? Alain Quemin est un fervent défenseur de cette dernière : « Boltanski a eu deux rétrospectives mais rien pour ORLAN qui a 74 ans, que tout le monde connaît et dont l’œuvre qui court sur plus de cinquante ans appartient à de nombreuses catégories : art corporel, performance, art et technologie, art et féminisme. » La liste des artistes pourrait être longue… La contrepartie de cette lenteur à ce que les institutions et le marché reconnaissent leur travail et la valeur de leurs œuvres – mis à part pour les rares qui ont intégré les listings des records, comme Tamara de Lempicka ou Yayoi Kusama – est surprenante : « Cela en fait de meilleurs investissements car les artistes femmes sont celles dont la cote augmente plus vite aujourd’hui par rapport aux hommes, ce sont de bons investissements », relève Camille Morineau, qui poursuit : « La valeur des artistes dépend strictement de l’information disponible, plus un artiste a d’expositions et d’informations produites sur son travail, plus il a de valeur. » Un retournement inattendu 

 

Henry Groskinsky, photo de Lynda Benglis publiée dans le magazine Life, 1970. Exposition «Elles font l’abstraction» au Centre Pompidou (5
Henry Groskinsky, photo de Lynda Benglis publiée dans le magazine Life, 1970. Exposition «Elles font l’abstraction» au Centre Pompidou (5 mai - 23 août)
© Henry Groskinsky © Lige Inc.
Valérie Belin, Calendula (Marigold), série Black-Eyed Susan I, 2010. © Valérie Belin Courtesy de l'artiste et de la Galerie Nathalie Obadi
Valérie Belin, Calendula (Marigold), série Black-Eyed Susan I, 2010.
© Valérie Belin Courtesy de l'artiste et de la Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles


 

à voir
«Elles font l’abstraction»,  Centre Pompidou.
Du 5 mai au 23 août 2021. 
www.centrepompidou.fr

«The Power of My Hands. Afrique(s) : Artistes femmes»,
musée d’Art moderne de la Ville de Paris.
Jusqu’au 30 mai 2021. 
www.mam.paris.fr

Mooc «Elles font l’art»
sur www.fun-mooc.fr

Conférence «Femmes artistes du XXe siècle» par Isabelle de Maison Rouge.
Les 15 et 29 mars 2021. 
lesditsdelart.fr
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