La nature fait si bien les choses

Le 21 juillet 2017, par Anne Doridou-Heim

Des cabinets de curiosités des temps anciens à ceux d’aujourd’hui, des spécimens des différents règnes parmi les plus exotiques exposent leur bizarrerie sans aucune modestie, enchères à l’appui.

Seychelles. Carapace de tortue géante d’Aldabra aldabrachelys gigantea, 68 x 52 cm, annexe II/B. Paris, Drouot, 7 mars 2017. Binoche et Giquello OVV.
Adjugé : 5 334 €

La nature reprend ses droits et l’on ne peut que s’en réjouir ! En embuscade, elle n’attendait qu’un retour de flamme pour s’épanouir à nouveau. Les amateurs sont nombreux et multiples à collectionner ses merveilles, que l’on croirait pour certaines sculptées par Brancusi ou dessinées par un artiste surréaliste. L’affaire n’est pas nouvelle, elle est fascinante tant elle parle de légendes et de mythes… où finalement l’on découvre comment une simple dent de mammifère peut écrire un petit morceau de l’histoire de l’humanité ! Les pièces ci-dessous présentées le sont dans leur état originel. Souvent, elles deviendront matériau pour des réalisations précieuses, mais il s’agit là de rendre hommage à la nature qui les a fécondées, et non à l’homme qui les a transformées, même si maintes fois il les a magnifiées. Les cabinets de curiosités qui les abritent à compter de la fin du Moyen Âge, et plus encore à la Renaissance et au XVIIe siècle, sortes de résumé du monde, l’ont exprimé les premiers en condensant l’exotique dans sa prodigieuse hétérogénéité. Place à la bizarrerie et à la beauté brute.
 

 
Madagascar, crétacé. Ammonite Pachydiscus géante, diam. 82 cm. Lyon, 10 décembre 2016. Aguttes OVV. M. Mickeler. Adjugé : 2 550 €
Madagascar, crétacé. Ammonite Pachydiscus géante, diam. 82 cm. Lyon, 10 décembre 2016. Aguttes OVV. M. Mickeler.
Adjugé : 2 550 €
 
Fontainebleau, ère tertiaire. Gogotte, curiosité minéralogique, riche de formation gréseuse provenant de zones sableuses, 36 x 50 x 23 cm. Paris, Drou
Fontainebleau, ère tertiaire. Gogotte, curiosité minéralogique, riche de formation gréseuse provenant de zones sableuses, 36 x 50 x 23 cm. Paris, Drouot, 2 février 2017. de Baecque & Associés OVV.
Adjugé : 5 625 €
Madagascar, avant le XVIIe siècle. Œuf d’Aepyornis maximus, diam. 30 cm, poids : 1731 g. Paris, Drouot, 27 novembre 2013. Tessier & Sarrou et Associés
Madagascar, avant le XVIIe siècle. Œuf d’Aepyornis maximus, diam. 30 cm, poids : 1731 g. Paris, Drouot, 27 novembre 2013. Tessier & Sarrou et Associés OVV. M. Kunicki.
Adjugé : 10 160 €



 
Beautés animales

Pacifique mammifère marin de l’Arctique, le narval possède une dent d’une taille exceptionnelle, un rostre à structure hélicoïdale pouvant atteindre 2,70 m. C’était elle, le fameux appendice de la mythique licorne du Moyen Âge. C’est dire si elle fut recherchée pour orner les plus précieux des Wunderkammern ! Déjà les auteurs des sagas nordiques l’évoquaient, comme avant eux les textes de Pline et Aristote. Charles Quint en raffolait et on raconte qu’il lui arrivait de payer ses dettes en dents de narval ! Même le grand Shakespeare l’évoque dans la scène III du troisième acte de La Tempête. Son prix en ventes est évidemment fonction de sa taille. Plusieurs spécimens sont présentés chaque année à Drouot. 7 000 € chez Artcurial le 12 juin 2017 pour l’un mesurant 188 cm, 16 600 pour un autre, de 224 cm. Une valeur constante, puisque le 14 mars 2014, une dent de taille absolument identique réalisait 16 800 € chez Baron - Ribeyre & Associés. On note 42 100 € le 26 octobre 2016, de nouveau chez Artcurial, mais cette fois pour 265 cm de longueur, soit quasiment la taille maximale jamais observée. Antoine Schnapper a consacré en 1993 un brillant essai au thème, Le Géant, la licorne et la tulipe. Les cabinets de curiosités en France au XVIIe siècle. Derrière ce titre énigmatique, se dévoile le sujet. Il raconte comment les vieilles légendes restent vivaces et font perdurer l’attachement à des objets aussi étranges que la corne de licorne, les dents de géants ou la rose de Jéricho, installés sur les étagères au même titre que les monnaies antiques en or, les miroirs de sorcière, les boules en cristal ou les ivoires sculptés. Issus du milieu aquatique, les tortues et les crocodiles jouent les invités vedettes, les seconds ayant droit à une place particulière. Ils étaient suspendus au plafond, tant par manque de place que pour un effet saisissant. Les premières, elles, se contentaient de séduire pour la beauté et les reflets de leur carapace. Une nouvelle fois, la taille fait le résultat. Si quelques centaines d’euros sont suffisants pour se procurer l’une de ces enveloppes mesurant autour de vingt centimètres, il a fallu déposer 5 334 €, en mars chez Binoche et Giquello, pour une géante des Seychelles de près de soixante-dix centimètres de long, beaucoup plus rare.

 

Érik Desmazières (né en 1948), Die Wunderkammer ou la Chambre des merveilles, 1997, eau-forte et aquatinte, 53,3 x 26,9 cm. Paris, Drouot, 12 décembre
Érik Desmazières (né en 1948), Die Wunderkammer ou la Chambre des merveilles, 1997, eau-forte et aquatinte, 53,3 x 26,9 cm. Paris, Drouot, 12 décembre 2013. Ader OVV. Mme Bonafous-Murat.
Adjugé : 750 €

L’océan, source inépuisable
Les coquillages fascinent : le bénitier géant, la porcelaine et peut-être le plus beau d’entre eux, le nautile. Ainsi que le précise Pierre Kjellberg, dans Objets montés du Moyen Âge à nos jours (éd. de l’Amateur, 2000), «le nautile est une énigme car il n’a pas évolué depuis des centaines de millions d’années». Quasiment tel un fossile vivant. Sa coquille est meulée ou attaquée à l’acide, pour faire apparaître sa surface nacrée, ou conservée telle qu’elle se présente, avec son épiderme tigré ; parfois encore, il est découvert fossilisé. Moins prisés que lorsqu’ils sont enrichis d’une superbe monture d’orfèvrerie, ils se vendent à l’unité ou en lots pour quelques dizaines à quelques centaines d’euros. Un exemplaire du crétacé inférieur, trouvé à Madagascar, s’enroulait à 762 € chez Binoche et Giquello, le 7 mars 2017. Le chemin est ouvert pour trouver des ammonites. Très fréquentes sur le marché, elles se monnayent elles aussi autour de quelques centaines d’euros. Puisqu’il est question de courbes, il est l’heure de s’attarder sur le galbe souvent parfait du coco de mer, autrement nommé «coco-fesses» ou plus sérieusement Lodoicea maldivica, une dénomination moins familière et plus scientifique qui s’avère néanmoins erronée, puisque cette graine n’est pas originaire des Maldives, mais d’un autre archipel tout aussi attirant de l’océan Pacifique. Le nom donné par les marins français au XVIIIe siècle a donc le mérite de décrire parfaitement cet objet modelé par dame nature dans un seul endroit du globe, l’île de Praslin aux Seychelles. La graine  la plus grosse du monde  pousse sur le cocotier de mer ; elle peut atteindre une vingtaine de kilogrammes et s’échange entre 600 et 1 500 € aux enchères. Relevons 580 € le 12 juillet 2016 et 1 100 € pour le 5 octobre 2014, les deux chez Le Floc’h. Du plus profond de l’océan, nous viennent les baleines. Alors, non, pas d’exemple de ce mammifère marin entier dans le cabinet de curiosités ! En revanche, les os de leurs oreilles ont capté l’intérêt. Une paire montée au XVIIIe siècle sur un socle en serpentine et ayant appartenu à l’un des plus grands «marchands découvreurs collectionneurs» du XXe siècle, Nicolas Landau (1887-1979), s’exhibait à 10 000 € en novembre 2015 chez Daguerre. Il faut savoir que ce modeste appendice va contribuer à la naissance en Hollande, vers 1620, du style justement nommé «auriculaire», qui va emprunter aux cartilages ses formes élastiques et étranges d’où semblent naître des êtres monstrueux…

 

Paire d’os d’oreille de baleine, XVIIIe siècle, montée sur un socle en serpentine, h. 20,5 et 21 cm. Paris, Drouot, 10 novembre 2015. Daguerre OVV. M.
Paire d’os d’oreille de baleine, XVIIIe siècle, montée sur un socle en serpentine, h. 20,5 et 21 cm. Paris, Drouot, 10 novembre 2015. Daguerre OVV. M. Derouineau.
Adjugé : 10 000 €
Edwaert Collier (vers 1640-1707), Vanité à la couronne renversée, au sceptre au coffret à bijoux et au nautile, huile sur toile, 74 x 102 cm. Paris, D
Edwaert Collier (vers 1640-1707), Vanité à la couronne renversée, au sceptre au coffret à bijoux et au nautile, huile sur toile, 74 x 102 cm. Paris, Drouot, 31 mars 2016. Drouot Estimations OVV. M. Dubois.
Adjugé : 34 100 €


 

Cabinets de singularités

Dernières œuvres naturelles à retenir l’attention  il y en a beaucoup d’autres, mais il faut bien se limiter , celles-ci blanches et aux formes organiques : l’œuf d’autruche et la gogotte. Le premier affiche sa rondeur généreuse pour quelques milliers d’euros. 10 160 € récompensaient, en novembre 2013 chez Tessier & Sarrou et Associés, une belle pièce de 30 cm de diamètre, une taille raisonnable pour un œuf d’Aepyornis maximus, l’autruche géante de Madagascar, une espèce éteinte au XVIIe siècle chassée pour sa viande par les marins et la population de l’île rouge. La gogotte est une vraie curiosité minéralogique, une concrétion constituée de minuscules grains de quartz cimentés il y a quelque trente millions d’années. On la trouve dans les sables siliceux, ceux de la forêt de Fontainebleau notamment et, par ses formes originales, elle constitue une véritable sculpture naturelle. Source d’inspiration pour des artistes surréalistes et des designers, elle fascine depuis le XVIIIe siècle, certaines ayant servi à la décoration des fontaines du château de Versailles… La porte de la chambre des merveilles n’est pas près de se refermer.

1709
Une date
Filippo Buonanni publie à Rome son Musaeum Kircherianum, catalogue décrivant les merveilles de tout genre du cabinet de curiosités de son mentor, Athanasius Kircher (1602-1680). L’un des plus beaux d’Europe.

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