La multiplication miraculeuse des provenances

Le 03 décembre 2020, par Vincent Noce
 

Deux antiquaires new-yorkais, Erdal Dere, patron de la galerie Fortuna Fine Arts, et son associé Faysal Khan, viennent d’être renvoyés devant une cour fédérale pour escroquerie en bande organisée. Cette enquête pour trafic de biens archéologiques s’est déployée en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne et au Royaume-Uni. Les faits retenus portent sur les cinq dernières années, mais les démêlés avec la justice apparaissent comme une vieille affaire de famille. En 1974, Selim Dere, le père d’Erdal, a été condamné en Turquie après avoir été surpris avec un cousin transportant des fragments d’un sarcophage orné des douze travaux d’Hercule, qui étaient enfouis dans un chargement de sable. D’autres pièces de la sépulture pillée réapparurent en Angleterre, en Allemagne et en Californie, où, en 1983, le Getty dut les restituer à la Turquie. Du musée de Boston au Metropolitan de New York, en passant par les universités de Princeton ou de Harvard, la lignée des institutions ayant acquis des sculptures ou bijoux provenant de cette famille illustre leur longue défaillance. Ils pouvaient difficilement plaider l’ignorance : en 1994, Fortuna a refait parler d’elle quand le FBI a saisi une tête de Méléagre et un fragment de portique volés depuis peu sur le site turc des fouilles d’Aphrodisias. En 2003, le galeriste fut arrêté à l’aéroport de New York, à son arrivée de Munich, avec trois antiquités italiennes non déclarées dans sa valise ; en 2018 encore, un vase étrusque a été saisi dans son magasin désormais fermé. Erdal Dere, dont la caution a été fixée à 500 000 $, est également accusé de faux aggravé et usage de faux pour avoir «fabriqué des historiques et dissimulé les véritables provenances, en dérobant l’identité de collectionneurs décédés».

Le parfait fraudeur ajoute à sa panoplie des attestations de personnes disparues, d’anciens papiers d’exportation et de fret recyclés ou des tampons de douanes.

Dans les échanges de la Conférence internationale de l’Unesco, qui vient de commémorer le cinquantenaire de la Convention contre le trafic des biens culturels, des archéologues et enquêteurs se sont ainsi inquiétés de la prolifération d’historiques frelatés. Maintenant que les musées, les marchands et les collectionneurs sont conduits à documenter les provenances, le parfait fraudeur ajoute à sa panoplie des attestations de personnes disparues, mais aussi d’anciens papiers d’exportation et de fret recyclés, des tampons de douanes ou des photographies mises en scène… En mars, un escroc a plaidé coupable à Los Angeles pour avoir vendu sur des sites comme eBay pour près de 800 000 € de faux Basquiat et Warhol, assortis de certificats bidon de leur fondation ou de la première galeriste de Basquiat. Le phénomène n’est pas nouveau, et l’on se souvient des plus ingénieux tels Wolfgang Beltracchi ou John Drewe, qui plantait des documents contrefaits dans les archives pour légitimer les faux de son complice. Mais ce trafic a pris une ampleur alarmante. En ce moment même, le Metropolitan et le Louvre Abu Dhabi sont conduits à retracer les historiques d’une demi-douzaine de biens acquis, en toute bonne foi, d’un réseau franco-allemand, désormais accusé par le parquet de Manhattan d’avoir formé un redoutable gang de trafiquants. Les enjeux peuvent être considérables puisque ces achats représentent au total plus d’une cinquantaine de millions d’euros. Le sujet a été abordé à nouveau le 23 novembre à l’occasion d’un colloque de chercheurs, sous les auspices des universités de Nanterre et Paris-Diderot, sur la question de la provenance. L’avocate spécialisée Corinne Hershkovitch a notamment déploré qu’il n’existe toujours pas en France de filière de formation à cette discipline, qui revêt pourtant une importance cruciale pour tous les praticiens du monde de l’art. Manifestement, les trafiquants savent s’adapter avec plus de célérité que leurs adversaires.

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