La morale à l’assaut des musées

On 10 October 2019, by Vincent Noce

 

Les musées de par le monde réagissent en ordre dispersé à la crise du mécénat, les laissant désarmés face à la détermination affichée par les opposants aux capitalistes aussi maléfiques que les producteurs de pétrole, d’armes ou d’opiacés. Cette convulsion a atteint son paroxysme au Whitney, culminant dans le retrait du conseil d’administration de Warren Kanders. Cet investisseur détient une filiale qui fabrique des gilets pare-balles et des robots de déminage, mais aussi des gaz lacrymogènes qui ont été utilisés contre des immigrés à la frontière mexicaine. Des artistes ont menacé de boycotter la Biennale du musée d’art américain et des manifestations ont été organisées pendant des mois à l’entrée de ce dernier. L’intéressé a eu beau soutenir que les gaz lacrymogènes permettaient d’éviter l’usage d’armes autrement plus dangereuses, il a eu le sentiment d’être lâché par la direction du musée quand une centaine de ses employés ont exprimé leur solidarité avec les protestataires. Les activistes ont franchi la ligne rouge en divulguant l’adresse personnelle de Kanders sur les médias sociaux et en appelant à se rassembler devant sa maison. Considérant que son compagnonnage risquait de faire plus de mal que de bien à l’institution et soucieux de protéger sa famille, l’administrateur a finalement démissionné. Il a failli entraîner avec lui un financier aussi considérable que Kenneth Griffin, lequel a été ramené à la raison par Leonard Lauder.

Dans le budget 2020, 11 M€ sont encore retirés au Louvre, alors même que des œuvres aussi importantes que Le Porte-Étendard de Rembrandt menacent de quitter la France. 

Le paradoxe est qu’il a subi ces assauts parce qu’il apportait son concours aux projets d’un musée (mésaventure qui ne va pas encourager les donateurs). Le calme revenu, le Whitney a perdu l’un de ses plus généreux mécènes, mais la fourniture de bombes lacrymogènes n’a pas cessé pour autant au Texas, sans parler de la politique détestable d’un Trump aux frontières. On ne sait plus très bien quel est l’ennemi dans cette guerre de propagande, dont les institutions culturelles risquent de payer le prix fort. L’Europe n’est pas à l’abri de ces mouvements d’opinion, déjà bien actifs au Royaume-Uni. Notre Louvre national s’est sorti de justesse d’une controverse à propos d’un mécénat de Sackler datant de 1996. Si la culture n’accepte d’aide que d’hommes d’affaires absolument irréprochables aux yeux des censeurs, il va falloir sérieusement se serrer la ceinture, d’autant qu’il leur est demandé de répondre d’un code éthique non écrit, qui n’est pas celui du commun des mortels. Autrement dit, je peux remplir mon réservoir d’essence et la vente de carburant est, jusqu’à plus ample informé, légale, mais un musée peut être voué aux gémonies s’il accepte un financement de la fondation Total, même si c’est pour aider à des visites de familles d’immigrés ou au transport d’une exposition à Dakar. En Angleterre, la Royal Shakespeare Company vient ainsi d'être contrainte d’abandonner le soutien de BP. En Amérique, le conflit oppose un fondamentalisme puritain aux grandes fortunes, qui ont fondé les musées à travers le pays. Leurs homologues français ont la chance de bénéficier de la neutralité publique, mais ce système est à bout de souffle, rendant plus important encore l’assistance du privé. L’État n’a cessé de réduire son soutien au patrimoine et, en particulier, aux musées. Dans le budget 2020, 11 M€ sont encore retirés au Louvre, l’équivalent de l’ajout exploité à la survivance du gadget stupide et dispendieux du «pass culture jeune». Le soutien aux acquisitions, qui sont essentielles à la vie même des collections, atteint difficilement une dizaine de millions, alors même que des œuvres aussi importantes que Le Porte-Étendard de Rembrandt ou la Pêche au thon de Dalí menacent de quitter la France. Les conservateurs feraient bien de réfléchir à leur réponse déontologique à cette double crise de financement, faute de quoi ils laisseront à d’autres le soin de décider à leur place.

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