La mode, dans l’objectif de Man Ray au musée Cantini

Le 14 janvier 2020, par Philippe Dufour

Cet hiver, deux expositions viennent rappeler que l’artiste surréaliste a aussi photographié la mode. Sous son impulsion iconoclaste, la pratique, jusque-là documentaire, a gagné une véritable dimension artistique.

Man Ray (1890-1976), Photographie de mode, vers 1935, surimpression, 10,5 7,5 cm, collection particulière.
© Man Ray 2015 Trust/Adag, Paris 2020

Je voulais lier l’art à la mode», confiait en toute modestie Man Ray à la fin de sa vie. Cet aveu, on le retrouve inscrit en lettres capitales sur les murs de l’exposition du musée Cantini, qui, curieusement, est la première à aborder sous cet angle inédit l’œuvre du photographe américain. Pourquoi cet oubli, alors que la mode a occupé une place centrale dans la carrière de l’auteur du célébrissime Violon d’Ingres ? L’artiste aurait lui-même brouillé les pistes : «C’est Man Ray qui devait masquer plus tard cette activité de commande, et en réutiliser les archives pour son œuvre artistique», analyse Alain Sayag, l’un des commissaires de l’événement. Tout le travail de ces spécialistes a donc consisté à rétablir le parcours l’ayant amené à collaborer avec les revues consacrées au chic international, et où son art devait s’épanouir. Après son installation à Paris, en 1921, le jeune photographe commence par immortaliser des écrivains et des artistes, son complice Marcel Duchamp en tête, mais aussi le Tout-Paris et ses fêtes. Ces portraits mondains tapissent la première salle, consacrée aux Années folles. Certains font déjà l’objet de parutions prestigieuses, comme l’iconique Visage de nacre et masque d’ébène saisissant sa compagne Kiki pour Vogue, en mai 1926. Très vite, il devient célèbre pour ses compositions poétiques et provocantes où s’affirme son appartenance au groupe surréaliste. Mais c’est en 1934 que s’effectue son passage officiel à la rubrique «mode» : cette année-là, Carmel Snow, la papesse du Harper’s Bazaar, l’invite à collaborer à son magazine, contrat à la clé. L’artiste, par sa liberté totale d’invention, lui apparaît alors comme le plus légitime à mettre en scène une haute couture qui aura rarement été aussi glamour. Pour s’en persuader, il suffit de parcourir «La mode au temps de Man Ray», l’exposition tenue en parallèle au château Borély. Dictée par les grandes maisons parisiennes, la tendance y exalte les courbes du corps féminin tout en étirant la silhouette, à l’inverse des volumes géométriques de la décennie précédente… Retour au musée Cantini, où, dans l’espace central, un accrochage très dense met en regard des dizaines de tirages de travail et leurs parutions dans les magazines. Man Ray y joue avec toute la gamme de ses trouvailles techniques, du rayogramme et de la solarisation à la surimpression : autant d’astuces graphiques qui vont l’aider à poser sur le modèle un nouveau regard, à la fois plus moderne et onirique. En témoigne une jeune femme portant une blouse d’Elsa Schiaparelli, dans le Harper’s de novembre 1936, imitant à s’y méprendre la posture figée d’un buste de cire. Une attitude statuesque qu’adoptent aussi deux mannequins aux allures de déesses antiques, habillées par Chanel en septembre 1937, posant devant des oiseaux de plâtre signés Georges Braque. Résumant toute la fantaisie iconoclaste de son créateur, une dernière vision s’impose, où se télescopent luxe et humilité : le modèle Sonia Colmer dans une robe en lamé or de Madeleine Vionnet, et assise dans une brouette… il est vrai capitonnée de satin par Óscar Domínguez !

«Man Ray, photographe de mode», musée Cantini,
19, 
rue Grignan, tél. : 04 91 54 77 75.

«La mode au temps de Man Ray», château Borély,
134, avenue Clot-Bey, Marseille, tél. 
: 04 91 55 33 60.
Jusqu’au 8 mars 2020.
www.culture.marseille.fr/les-musees-de-marseille.
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