La mer en son musée à Bordeaux

Le 18 juin 2019, par Annick Colonna-Césari

Après un accostage tumultueux, le musée de la Mer et de la Marine de Bordeaux jette enfin l’ancre. À la barre, Norbert Fradin, passionné de navigation et collectionneur de châteaux…

Le musée de la Mer et de la Marine à Bordeaux.
© Michel Dubau

Pour arrimer ce vaisseau, on ne pouvait imaginer meilleur emplacement que les bassins à flot, en bordure de Garonne, témoignant du passé maritime de Bordeaux. Son capitaine, Norbert Fradin, est bien connu dans la région, à la fois promoteur, collectionneur et mécène. Sur ces terrains dont il est propriétaire, situés dans un quartier en pleine rénovation, il aurait pu réaliser un énième programme de logements. À la place, ce passionné de navigation a préféré bâtir  à ses frais  un temple de la culture maritime. «Il me paraissait cohérent d’implanter un tel lieu dans cette ville qui n’existerait pas sans son port», s’enthousiasme-t-il. Lors de la phase d’accostage, le musée de la Mer et de la Marine a néanmoins essuyé quelques intempéries. Son inauguration avait été annoncée pour juin 2018, mais seule avait été maintenue l’ouverture de la galerie d’expositions temporaires qui, pour l’occasion, s’apprêtait à recevoir une cinquantaine de paysages marins réalisés par Claude Monet. Jusqu’à ce que leur prêteur, le musée Marmottan, annule le voyage des œuvres, jugeant insuffisantes leurs conditions de conservation, alors que le chantier n’était pas achevé. Le programme des réjouissances tomba alors à l’eau. Contre vents et marées, Norbert Fradin a ensuite redressé la barre. Cette fois, tout est prêt. Le MMM largue pour de bon les amarres, le 20 juin, dans le cadre de la traditionnelle Fête du fleuve. Culminant à quarante-cinq mètres de hauteur, le bâtiment de béton blanc de 13 000 mètres carrés déploie son profil en proue de navire. Ainsi, la cité girondine renoue-t-elle avec son histoire. Et le promoteur concrétise un rêve d’enfant.
 

Eugène Boudin, Le Port de Bordeaux, 1874, huile sur toile, 40,5 x 65 cm.
Eugène Boudin, Le Port de Bordeaux, 1874, huile sur toile, 40,5 65 cm.© Ivoire Lyon

Défense du patrimoine et collection d’objets de marine
Sa passion de la mer remonte à l’enfance. Si son père, entrepreneur en bâtiment charentais, n’avait pas le pied marin, il lui avait offert deux grandes maquettes, fabriquées par un ami modéliste : un Cap-Hornier, qu’il conservait dans sa chambre, et un Class  J, voilier de la Coupe America, qu’il s’amusait à faire flotter. Norbert Fradin se souvient toujours de son émerveillement. D’ailleurs, il voulait intégrer l’École navale. Et bien que les aléas de l’existence l’aient conduit vers l’immobilier, ses rêves l’ont poursuivi. Il a d’abord pratiqué la voile et, «peut-être parce [qu’il est] un marin frustré», il s’est mis à acheter, à partir des années 2000, des objets liés à la navigation, maquettes, cartes, manuscrits, tableaux, sculptures… Petit à petit, le self made man s’est constitué une collection, dotée aujourd’hui de dix mille pièces, qu’il continue d’enrichir, au gré des opportunités. Tout récemment encore, il a remporté aux enchères une vue du port de Bordeaux peinte par Eugène Boudin en 1874. En fait, l’idée du musée proprement dit lui est venue, début 2010 : «Je me suis demandé à quoi servait cette accumulation. Et à ce moment-là, j’ai pensé que je pourrais partager ma passion.» L’idée n’avait en réalité pas germé par hasard. «Depuis plusieurs années, je m’impliquais dans l’accompagnement d’actions culturelles», rappelle Norbert Fradin. Cet amoureux du grand large est aussi féru d’histoire et d’architecture. Ce qui l’a amené à acheter… des châteaux médiévaux. «Non pour jouer les châtelains, plaisante-t-il, je ne les habite pas.» Mais pour les sauver, en défenseur du patrimoine. «Ce sont des orphelins, regrette-t-il. Comme ils ne sont pas résidentiels, à la différence des bâtisses de la Renaissance, ils n’attirent pas grand monde.» Tandis que lui entend leur redonner vie, afin de les mettre à la disposition du public. Le procédé est simple : «Je finance leur restauration, les fouilles archéologiques et je confie gratuitement leur gestion à des associations culturelles locales pour qu’elles y organisent des événements, visites, expositions, concerts.» Son premier coup de cœur s’est porté en 2000, sur le château de Villebois-Lavalette, castrum planté sur un piton charentais. Puis, à Lormont, à proximité du pont d’Aquitaine, s’est présenté le Prince Noir, résidence des archevêques de Bordeaux, où il a quelque temps posé ses bureaux. Toujours en Gironde, il a ensuite jeté son dévolu sur la forteresse de Villaudraut, que le pape Clément V avait fait ériger au XIVe siècle. Et son voisin, le château de Budos, élevé par un neveu du pontife, est à son tour tombé dans son escarcelle, suivi du château de Couzages, en Corrèze. D’esprit éclectique, l’homme d’affaires a aussi acquis, près de Libourne, le moulin de Porchères, datant du XIXe siècle. Et surtout l’ancien siège régional de la Caisse d’Épargne, à Bordeaux, spectaculaire édifice de béton, qu’avait construit en 1977, Edmond Lay, un disciple de Frank Lloyd Wright. «Son rez-de-chaussée accueillera dès 2020 des événements artistiques», confie l’entrepreneur. Le MMM s’inscrit dans un esprit similaire. Pour le dessiner, le promoteur avait fait appel à l’architecte bordelais Olivier Brochet, auteur de l’extension du musée Fabre de Montpellier et de la transformation de l’Orangerie et du musée de l’Homme à Paris. Entre-temps, sa réflexion a progressé. «Au début, je pensais simplement montrer ma collection», avoue-t-il. À mesure que le concept s’est affiné, le projet s’est étoffé, prenant la forme d’un ambitieux lieu culturel, consacré non seulement à l’histoire de la navigation mais aussi au milieu marin.

 

Tête de Neptune, marbre, époque romaine.
Tête de Neptune, marbre, époque romaine.© Michel Dubau

Un musée au concept inédit
Sur les sept étages du bâtiment, trois sont dédiés au parcours permanent. Le premier espace retrace l’odyssée maritime, de la préhistoire à nos jours, des grandes expéditions à la conquête des empires, des batailles navales aux courses transatlantiques. «Les objets de ma collection servent de supports de narration, scénographiés avec photos et dispositifs numériques», explique Norbert Fradin. Le visiteur peut donc contempler toutes sortes de maquettes, dont certaines atteignent plusieurs mètres de longueur, pirogue monoxyle, trirème romaine, galion et autres embarcations historiques comme La Belle Poule sur laquelle, depuis Sainte-Hélène, avaient été ramenées les cendres de Napoléon. De même, on découvre d’émouvants documents, l’atlas de voyage de Jean-François de La Pérouse ou les photos sur plaque de verre provenant des explorations du commandant Charcot. Chaque époque est ponctuée d’œuvres d’art, tête sculptée de Neptune, tableaux exécutés par les peintres de la Marine, dessins de Dufy ou de Monet… Le second espace développe des problématiques plus scientifiques, permettant de comprendre la naissance des océans, de découvrir les secrets des fonds abyssaux et de s’interroger sur les enjeux environnementaux contemporains. «Le parcours sera en évolution constante», ajoute Norbert Fradin. Sur les quais, devant le nouveau musée, pourront également accoster bientôt des navires, parmi lesquels, sans doute, le légendaire trois-mâts Vendredi 13, dont le promoteur finance aussi la restauration. Infatigable, il a d’autres projets en soute : l’installation, à l’intérieur de la base sous-marine toute proche, d’un aquarium géant à dominante numérique et la création d’une antenne du MMM, dans la citadelle de Blaye, site classé à l’Unesco. Le capitaine poursuit sa feuille de route, l’œil rivé sur les vastes horizons…

à voir
Musée de la Mer et de la Marine,
89, rue des Étrangers, Bordeaux, tél. : 05 57 19 77 73,

Et aussi : «Sempé en liberté»
Jusqu’au 6 octobre 2019.
www.mmmbordeaux.com
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