La mécène, l’artiste et le technicien

Le 28 octobre 2016, par Caroline Legrand

Quand Rodrigo Braga rencontre des tailleurs de pierre, naît alors une installation unique et éphémère sur le bassin du Palais de Tokyo, grâce à une mécène inspirée. Retour sur une collaboration productive.

Rodrigo Braga, making of de l’installation Mer intérieure, 2016. DR

Il a fallu attendre qu’un enfant de l’Amazonie pose son regard sur Paris pour nous révéler son histoire, son identité profonde. Né à Manaus, dans l’État de l’Amazonas, Rodrigo Braga a découvert la capitale française il y a quelque temps maintenant. Mais, l’année dernière, il a eu l’occasion de la visiter plus longuement et d’en arpenter les rues, d’en observer chaque architecture avec ses propres yeux : ceux d’un artiste, d’un photographe et d’un vidéaste, particulièrement sensible à la nature depuis sa jeunesse auprès de ses parents biologistes, vivant dans un pays où elle est omniprésente. Et ce qui est ressorti de cette observation et de cette réflexion, nul ne s’y attendait… Les immeubles de couleur ocre pâle lui évoquent rapidement le sable de la plage, tandis que se révèle à lui une armée de fossiles occupant encore le sol, notamment sur le soubassement du Pont-Neuf, dont il conserve fièrement un morceau. Cet écosystème disparu l’obsède déjà. Alors que les Parisiens n’ont sans doute jamais fait attention à ces minuscules traces d’une vie aquatique remontant à plus de quarante-cinq millions d’années, Rodrigo Braga l’érige en symbole. Elle est ainsi au centre d’une installation, intitulée Mer intérieure, dévoilée le 1er octobre dernier et qui restera en place jusqu’au 18 décembre. Cette œuvre monumentale s’est parfaitement inscrite au cœur du projet de la Nuit blanche, dirigée cette année par Jean de Loisy, curateur du Palais de Tokyo. Sur le thème du «Songe de Poliphile» se déroulait un parcours allégorique au centre de palais et de temples, avec en filigrane la quête de l’amour. Ainsi les promeneurs ont-ils pu découvrir, sur et autour du bassin de l’esplanade entre le Palais de Tokyo et le musée d’Art moderne, dans cet espace bien trop souvent laissé à l’abandon, ces quarante-cinq rochers massifs, dont quatorze incrustés de véritables fossiles, récupérés dans des carrières aux alentours de Chantilly ou achetés à la bourse aux minéraux de Sainte-Marie-aux-Mines.
 

Rodrigo Braga, Mer intérieure, 2016, production SAM Art Projects.
Rodrigo Braga, Mer intérieure, 2016, production SAM Art Projects.© Rodrigo Braga

Témoins de la vie préhistorique
Ils sont méthodiquement posés au milieu même du bassin et autour, sur cette Mer intérieure, comme si les eaux paléolithiques venaient tout juste de se retirer et le bassin parisien de se soulever, laissant en souvenir ces roches sédimentaires affleurant de la terre… et en contrebas, la Seine. Témoins de la vie préhistorique, ces pierres, provenant de carrières exploitées dans la construction de nombreux bâtiments parisiens, évoquent aussi les œuvres architecturales érigées tout autour, comme un lien entre la nature et l’homme. Une installation unique qui permet à Rodrigo Braga d’exposer pour la première fois en France et de montrer son travail aux yeux de tous les professionnels et amateurs d’art contemporain, nombreux à Paris en ce mois d’octobre, entre la Nuit blanche et la FIAC. Mais ce projet monumental n’aurait pu voir le jour sans une collaboration étroite entre l’artiste et plusieurs autres personnages clés, au premier rang desquels sa mécène… Sandra Hegedüs a fondé en 2009 SAM Art Projects, une organisation à but non lucratif s’évertuant à offrir son soutien à la production d’art contemporain et aux échanges artistiques. Ainsi, chaque année, elle décerne un prix, assorti de 20 000 € et de l’édition d’une monographie, à un artiste français souhaitant réaliser un projet à l’étranger. Elle propose en outre deux résidences d’artistes étrangers à Paris, à la Cité des arts, qui aboutissent à des expositions au Palais de Tokyo Rodrigo Braga fut l’un des deux lauréats de l’année 2015. Sept prix ont été remis et vingt et un résidents, de seize pays, ont été consacrés depuis sept années. Une philosophie d’échange des cultures et de stimulation artistique qui colle parfaitement au personnage de Sandra Hegedüs, aux origines hongroises et brésiliennes et à l’enthousiasme des plus communicatifs.

L’accompagnement de Sam Art Projects est de tous les instants, de la conception à l’exposition, en passant par la production avec des moyens concrets offerts aux artistes. Une chance donnée à la création contemporaine !

Les ateliers FLB À NANCY entrent en scène
Une personnalité fantasque et passionnée, indispensable à l’art contemporain. Soif de découverte et énergie créatrice semblent la motiver et illuminer ses journées ! Et c’est contagieux… Sandra Hegedüs a ainsi entraîné avec elle depuis ces dernières années de nombreuses figures de la scène artistique parisienne, mais aussi des personnes plus extérieures à ce milieu, à l’image d’Olivier Crancée. À la tête de France-Lanord & Bichaton (FLB) à Nancy, il perpétue une tradition née en 1865 avec la création de l’entreprise par deux maçons, Jules-Gilbert Bichaton et Pierre-Eusèbe Perrin, bientôt associés à un tailleur de pierre, Jean-Baptiste France-Lanord. Durant plus de cent-cinquante ans, ce savoir-faire a été sauvegardé et élevé au rang d’art, avec la participation à de grands moments de l’architecture, comme à la création de chefs-d’œuvre de l’école de Nancy. Les ateliers se diversifient avec l’intégration de la menuiserie, stimulée par la restauration de monuments historiques de plus en plus fréquente. Avec une centaine d’employés à son service, Olivier Crancée dirige aujourd’hui le principal atelier de sculpture sur pierre et sur bois de la Lorraine… mais aussi de France, puisqu’il collabore à des chantiers parisiens, comme actuellement à la restauration des boiseries de l’hôtel Crillon. Les ateliers FLB ont été embarqués dans cette folle aventure en 2014, expérimentant la résidence d’artiste dans le monde du travail via le projet Art & Entreprise, mis en place par le ministère de la Culture et de la Communication, en partenariat avec le ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique. C’était alors l’artiste franco-cubaine Cristina Escobar qui était venue à Nancy créer une installation de vingt tentes noires en polyuréthane, évoquant la situation sociale des sans-abris une œuvre par la suite exposée au musée des beaux-arts de la ville. Le challenge leur a plu. Il permet à leurs techniciens d’aborder des domaines inédits et des contraintes nouvelles, de rester toujours dans l’innovation et l’action… sans oublier de soigner l’image de cette entreprise au top de la compétitivité !

 

Rodrigo Braga, Shells on Bridge. Courtesy de l’artiste
Rodrigo Braga, Shells on Bridge. Courtesy de l’artiste

Un défi de taille
Ainsi, les quinze jours passés par Rodrigo Braga en Lorraine ont permis des échanges tant personnels qu’artistiques, les ateliers mettant à sa disposition une compétence et des moyens exceptionnels, et l’artiste offrant une nouvelle vision de leur travail aux praticiens. L’enjeu technique était énorme ! Grâce à la collaboration de la société Rocamat, spécialisée dans l’extraction et la transformation de pierres naturelles calcaires, ils ont eu accès aux carrières de Savonnières, dans la Meuse. Rodrigo Braga se rendait sur place avec les tailleurs, choisissant ses pierres, le plus brutes possible. De retour à l’atelier – cinq semi-remorques furent réquisitionnés pour leur transport –, les blocs ont été découpés afin de proposer une diversité de taille, allant de 500 kg à 6 tonnes ! Par la suite, l’artiste a retravaillé chacune d’entre elles, sous le regard averti de Manuel Cella, meilleur ouvrier de France en taille, qui lui a indiqué la marche à suivre et l’a guidé dans ses gestes. Par la suite, Rodrigo s’est lancé seul dans l’inclusion des fossiles dans la pierre, à l’aide de marteaux-piqueurs puis d’un ciment coloré couleur sable, afin de fixer la pièce. La dernière étape et non des moindres de cette production fut l’installation sur place, au cœur de Paris, de ces immenses blocs, grâce à des grues prêtées par l’entreprise Bouygues. Une dernière danse surréaliste afin de finaliser ce projet fantastique qui est un événement pour la carrière internationale de Rodrigo Braga, mais aussi pour l’art contemporain.

Rodrigo Braga
en 5 dates
1976
Naissance au Brésil
2002
Diplôme en arts visuels de l’université fédérale du Pernambouc
2012
Pipa Prize du musée d’Art moderne de Rio de Janeiro
2013
Exposition personnelle à New York («Dead Horse Bay», Residency Unlimited)
2015
Résidence à Paris, grâce à SAM Art Projects
À VOIR
Mer intérieure, sur et autour du bassin du Palais de Tokyo, Paris XVIe
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jusqu’au 18 décembre 2016.
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