La maison Poursin, une histoire de boucles

Le 03 décembre 2020, par Valère-Marie Marchand

Connue depuis 1830, c’est l’une des plus anciennes manufactures de Paris et la dernière bouclerie française. Une gardienne du geste d’hier qui équipe la maroquinerie de luxe, la Garde républicaine, le Cadre noir de Saumur et bien d’autres institutions.

Opération de soudure à l’atelier.
© Jimmy Mettier

Son prestige ne tient qu’à un fil… Un fil de laiton, quasiment incassable, que la maison Poursin a su hisser au rang d’œuvre d’art. Un gage de qualité bien connu des amateurs de belle ouvrage. Ils sont en effet nombreux à apprécier ses boucles de ceinture, cocardes, chaînettes, boutons, mantelets, anneaux, étriers, éperons ou mousquetons et à franchir le seuil de sa boutique. Le 35, rue des Vinaigriers est une adresse incontournable pour les grands noms du luxe et de la mode : Saint Laurent, Lanvin, Courrèges, Isabel Marant, Jacquemus y ont souvent trouvé l’accessoire métallique qui change tout. Une enseigne unique en son genre dans le paysage parisien. Rien pourtant, en 1890, ne destinait la modeste entreprise familiale à un tel avenir. Au départ, cette « manufacture de bouclerie pour harnachements » – qui fut en 1830 la propriété d’un certain M. Leclerc – était surtout spécialisée dans la production de pièces pour l’attelage et l’univers équestre. Gibernes napoléoniennes et ornements de carrosses royaux étaient ses produits phares, et ses « articles fondus pour la sellerie et les harnais » furent maintes fois récompensés lors des expositions universelles. Après la disparition de la voiture à cheval, la maison étend son savoir-faire à la maroquinerie haut de gamme et propose dès lors tout un éventail de pièces métalliques – dont la fameuse boucle en laiton – à la fois fonctionnelles et ornementales. À l’aube des années 1950, André Poursin, secondé par son fils Jacques, diversifie son offre et met la sellerie au service de la maroquinerie. Les modèles en laiton destinés aux sacs joignent ainsi l’utile à l’agréable en associant la solidité des pièces d’attelage à la subtilité de l’accessoire de mode. Les années 1980 voient arriver la quatrième génération avec Olivier et Jean Marc Poursin. Grâce à la réapparition de l’attelage de loisir, la fabrication des articles pour le harnachement renaît peu à peu de ses cendres. Mais l’embellie est de courte durée et, en 2016, la société est au bord du dépôt de bilan. C’est à ce moment-là qu’intervient Karl Lemaire. Ce fervent défenseur du made in France sauve in extremis la maison parisienne et, de ce fait, les 60 000 références de son catalogue. À l’heure où la capitale se vide de ses grossistes en accessoires métalliques, cet homme de terrain a sans doute la bonne intuition au bon moment. Il n’est d’ailleurs pas à son coup d’essai dans le domaine : «La maison Poursin, nous dit-il, est la plus ancienne bouclerie de France et la dernière en activité à Paris. En 2016, puisque j’avais déjà repris la société de G. Daudé, inventeur de l’œillet en métal, du rivet et du bouton pression, on s’est souvenu de moi. On m’a informé que le personnel devait être licencié et que les machines seraient déménagées dans le Nord. Je suis intervenu trois semaines avant la fermeture définitive, et le tribunal de commerce m’a confié la lourde et magique tâche de préserver ce patrimoine vivant. Je me suis donc engagé verbalement auprès des frères Poursin en promettant de faire perdurer la marque et l’atelier, que j’ai conservé tel quel.»

Pièces anciennes conçues pour l'attelage et l'univers équestre.  © Jimmy Mettier
Pièces anciennes conçues pour l'attelage et l'univers équestre.
© Jimmy Mettier


Mémoire des lieux
Vue de l’extérieur, la devanture verte n’est pas engageante et nul ne peut se douter de ce qui se cache derrière sa vitrine un peu désuète : une incroyable caverne d’Ali-Baba où l’accessoire est roi. On y découvre, dans un décor à la Jean-Pierre Jeunet, des centaines de boîtes et de casiers en bois regorgeant de modèles divers et variés. Boucles, fermoirs, mousquetons, étriers, anneaux, rivets et autres pièces en laiton destinées à l’attelage ou à la maroquinerie constituent l’essentiel de ce trésor. À l’étage du magasin, place à une fabuleuse collection de matrices ! Un peu partout ailleurs, c’est au tour des emporte-pièces, des moules en fonte, des plaques d’initiales et des vieilles affiches de témoigner de la richesse de ce fonds digne d’un musée, complété par des documents d’archive et des registres sur lesquels figurent les signatures des plus grands couturiers français.
Un finissage manuel
Le rez-de-chaussée retrouvé nous mène au Saint des saints : l’atelier de 600 mètres carrés, qui est resté dans son jus depuis 1890, avec son horloge d’époque, ses lampes Jieldé, ses bobines de fils de laiton, ses presses Crimar et ses deux machines U.S. The Baird que les Américains avaient installées là afin de fabriquer leur propre matériel, puis vendues en 1919. Ces dernières, qui sont régulièrement graissées et entretenues, pourraient très facilement reprendre du service. Car ici, les gestes d’hier sont toujours ceux d’aujourd’hui et le fait-main a su tirer leçon de l’ère industrielle. Si les opérations de fonderie sont effectuées hors de Paris, la finition des pièces comme le cambrage du fil, l’assemblage, la soudure, le polissage, la dorure ou le vernissage des boucles est toujours réalisée dans l’atelier de la rue des Vinaigriers. « La boucle 248, qui est la plus prestigieuse de la maison, est fabriquée entièrement manuellement dans nos ateliers, précise Karl Lemaire. Le laiton est découpé, cambré, soudé sur place, et il faut pas moins de dix-neuf opérations pour parvenir au résultat final. Les boucles Jironde et Jonie sont polies à la main, ce qui leur donne un aspect à la fois lisse et “habillé”, quand d’autres le sont avec des billes pour un effet plus vintage. On obtient par ailleurs deux types de finition : nickelée ou dorée vernie. La soudure aussi s’effectue manuellement… nos ouvriers sont très attachés à leur outil ou à leur machine, avec lesquels ils font corps. Il n’y a pas de numérique, tout se fabrique à l’ancienne. » Et de souligner que le circuit court est de rigueur : «Il est toujours possible de venir voir les ouvriers travailler, sans passer par Internet.»

 

Par ordre de taille, quelques modèles de boucles. © Jimmy Mettier
Par ordre de taille, quelques modèles de boucles. © Jimmy Mettier


Dans la boucle de la modernité ?
Sous la vaste verrière de l’atelier, un autre temps est à l’œuvre, consacré au cambrage du fil en laiton selon la forme choisie – carrée, rectangulaire ou ovale –, à la soudure à l’argent massif, à l’emboutissage, au dégraissage des pièces dans des tonneaux remplis de sciure, à la mise sous presse, à l’assemblage du rouleau puis de l’ardillon sur le cadre préalablement soudé. Un temps où l’outil et la main agissent de concert. C’est d’ailleurs sur une machine du XIXe siècle que naît le futur ardillon, cette petite tige permettant la fermeture de la boucle. «L’ardillon est la signature de la maison Poursin. Il se reconnaît à sa forme courbée, assez sensuelle et biseautée à l’extrémité, ce qui fait dire aux connaisseurs qu’il caresse le cuir sans le rayer ni l’abîmer. Chaque ardillon a son outil d’assemblage et chaque boucle a sa matrice, sa machine et son ouvrier. Depuis 1890, toutes les étapes de fabrication sont restées à l’identique. La plus simple des boucles peut nécessiter jusqu’à dix-sept opérations…» Ici, l’accessoire métallique, qu’il soit destiné aux carrosses ou aux sacs à main, se doit de passer avec succès l’épreuve des ans. Son allié numéro un, le laiton, est en outre d’une résistance à toute épreuve. Il ne s’oxyde pas et serait 100 % écologique. Un atout de plus pour s’inscrire dans la boucle de la modernité.

à savoir
Maison Poursin,
35, rue des 
Vinaigriers, Paris Xe, tél. : 01 46 07 17 07,
www.poursin-paris.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne