La Grèce, terre bénie de l’archéologie

Le 05 avril 2018, par Stéphanie Pioda

Invitée d’honneur du huitième festival d’histoire de l’art de Fontainebleau, la Grèce, berceau de la civilisation occidentale, demeure très active DANS LE DOMAINE de la recherche ARCHÉOLOGIQUE.

Cratère attique à figures rouges, Compiègne, musée Antoine de Vivenel
© Musée Antoine de Vivenel, Christian Schryve, Compiègne

Elle vient tout juste de sortir de terre, en février dernier, et on l’appelle déjà «l’Aphrodite du métro de Thessalonique». Cette statue féminine acéphale en marbre a été retrouvée lors de fouilles de sauvetage sur le site de la future station de métro Hagia Sophia, dans les vestiges d’une importante fontaine du monde romain (15 mètres de large sur presque trois de haut). Non loin de là, un pavement en mosaïque du IVe siècle de notre ère rejoint, lui aussi, la très longue liste des trois cent mille objets archéologiques excavés depuis le début des travaux du métro, en 2006. Autre découverte, plus surprenante : au printemps 2016, le service archéologique grec, sous la conduite de sa directrice Stella Chryssoulaki, a retrouvé dans la nécropole du Phalère  port principal d’Athènes jusqu’aux guerres médiques, 490-480 av. J.-C.  les corps de quatre-vingts hommes enchaînés et abattus d’un coup sur le crâne. Le crime aurait été commis vers 675-650 av. J.-C. (datation possible grâce à deux poteries retrouvées dans la tombe), au moment de la création de la cité-État, une période de troubles politiques. Plus tardive, la tombe du guerrier au griffon (âge du bronze, XVIe-XIVe siècle avant notre ère), mise au jour en 2015 près de Pylos par une équipe de l’université de Cincinnati, a livré une bague venant bouleverser l’histoire de l’art. La scène gravée d’un combat illustre une maîtrise de la représentation du corps humain jusqu’alors connue uniquement en peinture, sur une pierre ne mesurant qu’un centimètre sur deux. Pour en finir avec ce rapide tour d’horizon, signalons que l’École suisse d’archéologie de Grèce (ESAG) vient, quant à elle, d’identifier  en 2017  le sanctuaire d’Artémis Amarysia à Amarynthos, sur l’île d’Eubée, aboutissement de cinq années de recherches.
 

Sanford Robinson Gifford (1823-1880), Ruines du Parthénon, 1880 (détail).
Sanford Robinson Gifford (1823-1880), Ruines du Parthénon, 1880 (détail).© Washington, National Gallery of Art


Diversité des disciplines
Ce panorama illustre combien la recherche archéologique est très active en Grèce, grâce à une politique d’ouverture de l’État, qui accueille les chercheurs du monde entier : «La Grèce est un des rares pays européens à accorder l’accès aux sites à des écoles étrangères de façon aussi généreuse», remarque Alexandre Farnoux, directeur de l’École française d’Athènes (EfA). Aujourd’hui, dix-huit instituts étrangers sont sur le terrain, le dernier venu étant l’institut roumain, en octobre 2017. Ensuite, tous ne sont pas aussi structurés que l’EfA  la plus ancienne  créée en 1846 et relevant du ministère français de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. En Grèce et à Chypre, où il dispose de missions permanentes, ainsi que dans les Balkans, l’institution développe des recherches dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, en particulier l’archéologie et l’histoire, de la préhistoire à nos jours. Sur les cent vingt à cent cinquante opérations par an, les deux-tiers portent sur l’Antiquité et la période byzantine, un tiers sur l’époque moderne et contemporaine  sur la crise grecque, la mutation du tissu urbain d’Athènes… Polina Kosmadaki, conservatrice au musée Benaki, participe ainsi à un des programmes autour de Christian Zervos, «figure importante du modernisme européen à travers sa revue Les Cahiers d’art», précise-t-elle. «En parallèle, il a mené une recherche originale sur des albums photographiques de fouilles archéologiques en Méditerranée. Cette vision très originale de l’Antiquité via le prisme du modernisme et de la quête des origines dans les civilisations méditerranéennes n’est pas assez connue, d’où cette étude et cette exposition que nous préparons au musée Zervos, à Vézelay, fin 2018, en collaboration avec Christian Derouet.»
Une tradition ancienne toujours d’actualité
Tous les sites pour lesquels l’État grec a accordé une exclusivité à l’EfA sont actuellement fouillés, ce qui est le cas à Délos (depuis 1873), Delphes (1892), Thasos (1911), où les archéologues ne sont plus guidés par le spectaculaire, mais par la quête d’informations sur la vie quotidienne, la reconstitution des paysages grâce à l’étude des pollens et des graines, ou l’étude de l’état sanitaire de la population. À Délos par exemple, une équipe de scientifiques de plusieurs laboratoires, dont celui d’anthropologie des populations passées et présentes de l’université de Bordeaux, ont analysé les latrines. Alors que nous sommes environnés de villas luxueuses, le constat est sans appel : l’hygiène est déplorable, les habitants infestés de parasites. Mais concernant les méthodes, la vraie nouveauté de ces dernières années réside dans l’utilisation de nouvelles technologies et, à Délos par exemple, l’exploration sous-marine systématique : «Nous menons cette année une campagne en collaboration avec le service archéologique de la recherche sous-marine sur les installations portuaires», nous apprend Alexandre Farnoux. Des épaves gréco-romaines ont été repérées, transportant d’importantes cargaisons d’amphores d’huile et de vin d’Italie et de l’ouest de la Méditerranée, confirmant que cette île des Cyclades était un carrefour commercial prospère aux IIe et Ier siècles avant notre ère. De son côté, Julien Beck  de l’université de Genève  a découvert un village néolithique lors de l’expédition Terra Submersa, sous l’égide de l’ESAG et en collaboration avec le Service grec des antiquités sous-marines. En 2015, il a exploré les paysages préhistoriques engloutis dans le golfe de Nauplie et a commencé à redessiner les contours des zones côtières au troisième millénaire avant notre ère. Avec pour conséquence la remise en question des déplacements des populations à l’âge du bronze.

 

Aphrodite, marbre, Thessalonique.
Aphrodite, marbre, Thessalonique.


Au-delà du terrain
Les recherches se poursuivent aujourd’hui en laboratoire. C’est le cas pour l’Aurige de Delphes, découvert en 1892 par l’EfA et publié dans les années 1950, qui livrera bientôt ses secrets de fabrication : les scientifiques du musée du Louvre et du Centre de recherche et de restauration des musées de France attendent les autorisations pour le radiographier au musée archéologique de Delphes, à l’automne prochain ou début 2019. «Une première expertise menée en 2017 a mis en lumière une maîtrise de procédés de soudure du bronze très avancée, à une époque assez haute puisque nous sommes au Ve siècle av. J.-C.», rétorque, enthousiaste, Alexandre Farnoux. Non plus du côté des rayons Gamma mais de celui des archives, Cécile Colonna, conservatrice du patrimoine et conseillère scientifique à l’INHA pour le domaine «histoire de l’art antique, histoire de l’archéologie», mène un programme de recherche commencé en 2011 sur les répertoires des ventes d’antiques au XIXe siècle. L’enjeu est une meilleure connaissance de l’historique des provenances des pièces en étudiant le marché de l’art au XIXe siècle, moment clé où se sont constitués les musées et les plus importantes collections privées. Deux sources sont croisées : «Les anciens catalogues de ventes avec une source qui a été jusqu’à présent très peu exploitée, à savoir les procès-verbaux des ventes rédigés par les commissaires-priseurs, conservés aux archives de la Ville de Paris.» On piste alors le parcours d’une pièce, de collection en collection  jusqu’aux musées, en France ou à l’étranger , mais ces recoupements permettent également de retrouver une provenance archéologique perdue. «C’est le cas pour un beau cratère en cloche attique à figures rouges du musée Antoine-Vivenel de Compiègne, dont les recherches ont pu montrer qu’il ne provenait pas de Nola, mais de Sant’Agata dei Goti dans la province de Bénévent, également en Campanie.» À terme, cette base de données sera une mine d’informations aussi bien pour les collectionneurs que pour les institutions du monde entier, avec un suivi des personnalités clés, de l’évolution des prix, mais aussi des modes.

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