La galerie Taménaga, un archipel intemporel à Paris

Le 12 octobre 2021, par Alexandre Crochet

La discrète enseigne de l’avenue Matignon célèbre ses 50 ans dans la capitale à travers une exposition-événement autour des grands noms de l’art moderne. Retour sur un parcours atypique.

Courtesy Galerie Taménaga

Alors que l’avenue Matignon n’en finit pas d’attirer de nouvelles enseignes internationales, signe que ce quartier parisien est redevenu une place incontournable du marché de l’art mondial, il est une galerie qui peut observer tout ce tohu-bohu avec la sérénité du vénérable samouraï qui a le temps et la tradition avec lui. Cela fait en effet un demi-siècle que la galerie Taménaga s’est installée dans cette artère réputée, où elle dispose d’un des plus vastes espaces d’un seul niveau du coin, à faire pâlir d’envie ses confrères : l’ancienne galerie Romanet. Depuis le 9 octobre, elle présente une exposition rétrospective de son parcours, où sont accrochés quelques-uns des artistes phares qui ont contribué à son succès : Derain, Chagall, Toulouse-Lautrec, Cézanne, Soutine, Vuillard, Van Dongen, mais aussi Dufy ou Monet. Et à force de défendre des valeurs sûres, la galerie en est elle-même devenue une…
 

Raoul Dufy (1877-1953), Les Courses à Deauville, vers 1930, huile sur toile, 54 x 130 cm. Courtesy Galerie Taménaga
Raoul Dufy (1877-1953), Les Courses à Deauville, vers 1930, huile sur toile, 54 130 cm.
Courtesy Galerie Taménaga

Itinéraire d’un succès
L’histoire commence en 1957 : à l’âge de 25 ans, Kiyoshi Taménaga atterrit à Paris après un long voyage de 57 heures de vol. Il projette un tour approfondi de l’Europe et de ses musées. Fort d’études d’histoire de l’art, il a préparé une thèse sur Cézanne. En France, il se lie d’amitié avec des compatriotes, les artistes Léonard Foujita et Takanori Oguiss. C’est ainsi qu’il exposera bientôt avec succès Foujita en France, mais aussi au Japon. Encouragé par ses amis artistes, il finit par ouvrir une galerie dans son pays natal, à Tokyo, en 1969. Il y présentera les ténors de l’école de Paris, Modigliani, Kisling, Soutine, Van Dongen… Son enseigne sert de pont entre ces peintres établis à Paris et l’archipel, qui découvre alors avec intérêt ces grands artistes figuratifs occidentaux, à une époque où les musées du Japon en sont encore peu pourvus. Kiyoshi Taménaga devient un ambassadeur de premier plan de l’Europe en Extrême-Orient. Au point même de conseiller certains musées quand ceux-ci veulent créer un département de peinture française, tel celui de Yamagata ! Ainsi, le marchand devient un acteur incontournable au Japon vis-à-vis des institutions comme des plus grandes fortunes privées. En 1971, signe de sa réussite, il ouvre un second espace dans son pays, à Osaka. Dans la foulée, il réalise enfin son rêve : établir son enseigne dans ce pays qu’il admire tant, la France. La même année, s’offre l’opportunité de reprendre l’espace de l’avenue Matignon, et de donner ainsi à ses artistes une formidable visibilité dans deux régions du globe si différentes. L’entregent de Kiyoshi Taménaga est tel qu’il contribuera activement à la création dans l’archipel nippon d’un musée dédié à Bernard Buffet, dont l’esthétique séduit les Japonais, à Higashino ; puis d’un autre, le musée Nakata à Onomichi, dévolu à Paul Aïzpiri. La relation – devenue amicale – avec Bernard Buffet sera de longue durée, celui-ci restant par ailleurs fidèle à son galeriste Maurice Garnier. Alors qu’en plein essor de l’abstraction, Buffet a moins la cote en France, Taménaga ouvre les portes du Japon et de l’Asie à l’artiste, où il le représente. Lequel peindra même une série d’œuvres inspirées du kabuki et des sumos. Si son fils Tsugu Taménaga – qui n’a pas vécu cette période faste des années 1970-1980 en première ligne – reste aujourd’hui peu disert sur le contexte de ce succès fulgurant, il n’est pas interdit de penser que la galerie a connu cette irrésistible ascension en plein boom du marché de l’art moderne occidental, à un moment où, jusqu’à la fin des années 1980, les collectionneurs japonais aux moyens énormes concurrençaient les Américains aux enchères et chez les marchands… Une frénésie d’achats témoignant d’une passion en miroir par-delà les mers, puisque la France de son côté se passionnait notamment pour un artiste nommé Foujita…

 

L’artiste Kyosuke Tchinaï et Kiyoshi Taménaga, à Saitama en 2002. Courtesy Galerie Taménaga
L’artiste Kyosuke Tchinaï et Kiyoshi Taménaga, à Saitama en 2002.
Courtesy Galerie Taménaga

Valeurs sûreset renouvellement
Aujourd’hui, plusieurs décennies plus tard, la galerie Taménaga reste d’abord une extraordinaire réserve d’œuvres d’artistes prestigieux. L’exposition présentée dans ses murs parisiens jusqu’en novembre, qui en réunit une cinquantaine, en est le reflet. Des exemples ? L’accrochage présente entre autres un très beau tableau de Jean Dubuffet de 1956, Fuir la ville, mais aussi une peinture d’Odilon Redon, le mystérieux et onirique Cavalier vert de 1900-1905. La rétrospective comprend en outre des Paysannes de Camille Pissarro, une version des Nymphéas de Claude Monet datée de 1907, qui figure au catalogue mais pas sur les cimaises, un Penseur d’Auguste Rodin en bronze, et une charmante jeune femme blonde laissant apparaître ses appâts, peinte par Amedeo Modigliani en 1918. Un mini-musée d’art moderne ! Mais attention, tout ne sera pas à vendre… Parangon de discrétion à Paris, la galerie Taménaga a tout de même participé à de nombreuses foires et salons dans le monde entier, qui ont contribué à asseoir sa réputation et construire son réseau de collectionneurs. Elle vient d’ouvrir un espace supplémentaire à Kyoto, dans un ancien entrepôt, au printemps dernier. Après les longs chamboulements de la crise sanitaire, qui ont obligé à travailler différemment et montré l’importance d’avoir des galeries dans plusieurs villes, au plus près des acheteurs, elle revient sur le devant de la scène cet automne. Outre sa participation à Art Paris, en septembre, elle rejoint pour la première fois les exposants d’Asia Now pendant la FIAC. En effet, comme en témoigne aussi l’exposition célébrant les cinquante ans de l’installation avenue Matignon, la galerie représente désormais un bataillon d’artistes, le plus souvent français mais aussi asiatiques, venus s’adjoindre aux illustres signatures de l’art moderne défendues par Taménaga. En parallèle, la galerie a ainsi développé une ligne plus contemporaine avec Paul Aïzpiri, André Cottavoz, Paul Guiramand, Jean Fusaro, Jean-Pierre Cassigneul, Claude Weisbuch, Lorenzo Fernandez, Chen Jiang-Hong et Tom Christopher… « Les abeilles se rassemblent naturellement une fois qu’une grande ruche est établie », écrit joliment le patriarche Kiyoshi Taménaga dans le catalogue de la rétrospective. Son fils Tsugu a participé à ce renouvellement. Après un long passage dans le secteur de la banque d’entreprise, il se décide à rejoindre l’entreprise familiale : sa passion pour l’art, nourrie depuis son enfance en famille, est la plus forte ! Il arrive à Paris en 1991… pas forcément la meilleure année pour démarrer dans le marché de l’art ! Mais grâce aux valeurs sûres de la galerie, à son réseau international, et aussi à un espace à New York que l’enseigne conservera quelques années, Taménaga traverse cette passe difficile. Tsugu remet les locaux parisiens au goût du jour, épure la décoration, agrandit l’espace. À Paris, « nous avons une clientèle notamment belge, suisse, américaine et française », confie-t-il. Avec le temps, les signatures déjà prisées se sont bonifiées. Et dans les périodes compliquées, l’intérêt pour ces valeurs refuges, avalisées par l’histoire de l’art et les musées, ne faiblit pas. Aux côtés de tels artistes, les autres talents proposés par la galerie offrent aux visiteurs des tarifs plus doux. Le prix le plus haut pour les lotus tirant vers l’abstraction de Chen Jiang-Hong est par exemple de 30 000 €. Ce sera au jeune Kiyomaru Taménaga, la troisième génération, qui a commencé à la galerie en 2018, lors d’une exposition consacrée à Takehiko Sugawara, de poursuivre la voie tracée par ses aînés. Avec les nouvelles technologies, « ce sont l’esprit et les yeux qui favoriseront la prochaine ère du monde de l’art », explique-t-il. Loin des effets de mode, des artistes les plus « hypes » mais aussi des vocabulaires abstraits ou transgressifs, il aura la délicate tâche de préserver l’ADN de la galerie, très attachée au figuratif, dans un monde qui change. Chez Taménaga, c’est le temps long qui compte.

à savoir
Galerie Taménaga
18, avenue Matignon, Paris XVI
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Exposition anniversaire du 9 octobre au 6 novembre 2021
www.tamenaga.fr
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