La galerie Delalande entre arts et sciences

Le 27 février 2020, par Sophie Reyssat

Née il y a plus de quarante ans, son aventure, d’abord maritime, s’est enrichie de spécialités liées au voyage. Une passion partagée à travers les expositions et les livres, et désormais portée par Éric Delalande.

Pierre Lennel et Pierre Lartigue, Paris, vers 1777, globe céleste en relief (gaufré) porté par Atlas, à 96  constellations, 154 56 cm.
PHOTO Galerie Delalande Paris

Pénétrer dans l’univers de la galerie Delalande revient à prendre le large. Chacun se souvient d’ailleurs de son stand à la Biennale Paris de 2017, qui reproduisait la cabine d’un capitaine de vaisseau de la fin du XVIIIe siècle au cœur du Grand Palais. À la Tefaf Maastricht cette année, ce sont les astres qui seront évoqués dans son espace d’exposition. Éric Delalande tient en effet à créer une atmosphère propice à la découverte des antiquités liées au voyage. S’il n’a véritablement rejoint la galerie qu’en 2007, suivi par son épouse Anna en 2010, il a toujours participé, de près ou de loin, à l’activité de son père Dominique, décédé en décembre 2019. Toute son enfance a d’ailleurs été bercée par la fascination que ce dernier avait pour la mer, au point de transformer la demeure familiale en musée. Un peu trop selon son épouse, qui s’est un jour émue des dix-sept maquettes de bateaux encombrant le salon… Deux ans plus tard, naissait la galerie, bon prétexte pour continuer à accumuler des œuvres. Dominique Delalande l’ouvre en 1978, au Louvre des antiquaires, sans abandonner pour autant son activité de courtage maritime, jusqu’à ce que sa passion des objets ne prenne le dessus et ne lui fasse définitivement embrasser la profession d’antiquaire.
Un voyage entre cinq spécialités
Portraits de bateaux, globes, sabliers, cadrans solaires, astrolabes, instruments de chirurgie, longues-vues ou encore travaux de marins envahissent bientôt la galerie. Une spécialité en amenant une autre, Éric Delalande relate comment une figure de proue sculptée sur une pipe en écume de mer a poussé son père à s’intéresser aux objets du tabac. En 1985, lorsque l’occasion se présente d’acheter la collection du musée Astley, de Londres – le plus grand musée privé au monde consacré à ce sujet –, il n’hésite pas. Parmi ses quelque 5 000 pipes, figurent naturellement des pièces destinées aux fumeurs d’opium… De nouveau, l’acquisition des deux principales collections mondiales, anglaise et hollandaise, en 2009 et 2010, assure à la galerie une place de premier plan dans cet autre domaine. Pour sa part, Éric Delalande a notamment développé l’offre de cannes, proposées dès l’origine dans leur version marine. À côté de la Rolls du genre, en défense de narval, s’exposent ainsi des modèles arborant des matériaux précieux, ceux relevant de l’art populaire et d’autres dissimulant d’ingénieux systèmes. La diversité est également de mise au sein de la cinquième spécialité de la maison, les curiosités, à l’image des travaux en ambre ou en ivoire du XVIIe siècle, les memento mori, ou encore les œuvres en corail de Trapani.

 

PHOTO Galerie Delalande Paris.
PHOTO Galerie Delalande Paris.


Une question de transmission
Étoffer et faire tourner la collection de la galerie n’est pas la seule préoccupation de la maison. «Ce qu’on aime vraiment, c’est faire des expositions et des livres, dans chacune de nos spécialités», souligne Éric Delalande. Le rachat des trois collections complètes évoquées plus haut a ainsi créé l’opportunité de mettre en lumière des objets de niche de manière inédite. La première exposition, «La Fleur du mal, cinq siècles d’objets d’arts autour du tabac», a eu lieu dès 1994, au Trianon de Bagatelle, à Paris. Le catalogue qui l’accompagne se veut exhaustif, l’histoire de la tabacologie étant relatée à travers des pièces de toutes origines – en termes de géographie ou d’appartenance à différentes catégories sociales –, tous types et matériaux. L’événement «Mémoires d’opium», qui a accueilli près de 18 000 visiteurs au Louvre des antiquaires, fin 2011, a logiquement suivi. Deux ans plus tard, la galerie s’est penchée sur l’une de ses thématiques favorites : le temps. Un vaste sujet, tout d’abord évoqué à travers les cadrans solaires de poche et de table, dont 155 modèles représentatifs ont été réunis. Là encore, le livre accompagnant l’exposition se veut une référence, comme c’est également le cas pour celui consacré aux sabliers, en 2015. Traduit en anglais, il l’a également été en italien, pour répondre au véritable engouement existant pour ce type d’objets de l’autre côté des Alpes. Pour la première fois, plus d’une centaine de sabliers, dont les plus anciens remontaient au XVe siècle, ont ainsi été présentés. De quoi susciter des vocations. Si Éric Delalande relate l’achat coup de cœur de pipes à opium par un couple d’Américains séduit par la beauté des pièces exposées, il précise également que les échanges sont parfois pointus avec les véritables collectionneurs, très en demande d’expositions et de publications sur leurs thématiques de prédilection.
Collectionneurs par passion
Ayant pris le parti, dès ses débuts, de proposer un large éventail de petits objets, la galerie invite à la collection : il est aisé de trouver une place chez soi pour une jolie canne à partir de 500 €, ou un petit globe autour de 1 000 €. Libre à chacun de jeter ensuite son dévolu sur une figure de proue ou un globe de parquet ! La galerie accompagne ainsi certains amateurs depuis leurs débuts, et quelques-uns ont d’ailleurs transmis leur passion à la nouvelle génération. Le marché reste donc soutenu, et international, porté par la visibilité de la galerie sur Internet. Si les Européens et les Américains composent la clientèle traditionnelle, et sont par exemple les principaux amateurs de globes des XVIIe et XVIIIe siècles, Éric Delalande constate l’engouement récent des Chinois pour les cannes – globalement très collectionnées et parfois par milliers – et les pipes en écume de mer. En Chine, il est aujourd’hui de bon ton d’offrir ces deux objets à un homme pour ses 50 ans. Recherchées dans d’autres pays d’Asie, mais surtout par les Occidentaux, qui apprécient la diversité de leurs matériaux, les pipes à opium sont cependant encore exclues des collections chinoises, en raison du souvenir laissé par les Guerres de l’opium. Pour chaque spécialité, la règle reste la même : trouver l’objet manquant, répondant à des critères précis, destiné à enrichir judicieusement chaque collection. Si certains amateurs sentimentaux refusent catégoriquement de se séparer de leurs pièces, d’autres font tourner leurs objets en vendant des œuvres similaires pour acquérir des objets toujours plus uniques, et ainsi élargir l’éventail de leur collection. Ce défi réjouit le galeriste : «Nous sommes dans la passation de beaux objets. J’ai un cadran solaire daté de 1565 et j’espère que dans quatre siècles et demi, quand nous ne serons plus là, il sera encore dans un musée ou chez un collectionneur.»


 

Le b.a.-ba des astrolabes
 
Allemagne, vers 1480, astrolabe européen planisphérique pour la latitude d’Augsbourg, ivoire gravé et polychrome, laiton, diam. moyen : 10
Allemagne, vers 1480, astrolabe européen planisphérique pour la latitude d’Augsbourg, ivoire gravé et polychrome, laiton, diam. moyen : 10,15 cm.
PHOTO Galerie Delalande Paris


Avec Astrolabes, un ouvrage publié à compte d’auteur à l’occasion de la Tefaf Maastricht, Éric Delalande poursuit la politique de diffusion du savoir initiée par son père. Ces deux volumes bilingues (français-anglais), de 300 pages chacun, sont nés du souhait des amateurs de mieux comprendre le fonctionnement de cet objet scientifique d’apparence ardue. Ces livres se veulent donc on ne peut plus didactiques. Avec force schémas privilégiant la pratique plutôt que les mathématiques, le premier tome entend ainsi décrypter simplement les théories célestes, et leur transposition sous forme d’astrolabe. L’instrument et d’autres qui lui sont apparentés – safea, quadrants, naviculas – est illustré dans le second tome par des pièces conservées en mains privées ou appartenant à la collection de la galerie. En couverture, est reproduit le plus exceptionnel de tous : le seul connu au monde à avoir été fabriqué en ivoire (voir photo). La quasi totalité de ce type d’instruments est habituellement en laiton, hormis quelques rares modèles en argent, et deux en bois. Combinant maisons célestes, maisons lunaires et astérismes – un cas unique en Europe, semble-t-il hérité des représentations du monde arabo-musulman –, il a probablement été réalisé pour un grand astrologue. On se prend dès lors à rêver qu’il ait pu appartenir à Regiomontanus (1436-1476), l’un des plus célèbres savants allemands de son temps. Cette rareté sera naturellement mise à l’honneur sur le stand de la galerie à la Tefaf, du 7 au 15 mars 2020. 

À voir
Galerie Delalande, 35, rue de Lille, Paris VIIe, tél. : 01 42 60 19 35,.
www.antiquites-delalande.fr et www.delalande-antiques.com