La fondation Carriero renverse l’art in situ

Le 01 mars 2018, par Mikael Zikos

À Milan, ce centre d’art initié par deux grands collectionneurs sublime l’architecture d’une demeure historique à la croisée des époques, et met aujourd’hui les pratiques de l’art minimal à la portée de tous.

La fondation Carriero occupe deux demeures milanaises du XVe et du XVIIIe siècle.
Photo : Agostino Osio Courtesy Fondazione Carriero, milan/ Courtesy Estate of Sol LeWitt

C’est un petit joyau milanais à nul autre pareil, situé à quelques pas seulement des attractions historiques de la ville, qu’elles soient les plus populaires, comme le Duomo, ou appréciées des esthètes, comme la villa Necchi Campiglio. À l’ombre des flamboyances gothiques et des fastes art déco de ces dernières, la casa Parravicini a la savante impertinence de receler plusieurs types d’architectures en son sein. Construite au début du XVe siècle, cette maison de maître est l’une des plus anciennes de Milan. Derrière sa façade de briques en terracotta d’époque médiévale , anachronique dans un quartier d’immeubles d’après-guerre s’entrechoquent des éléments décoratifs inattendus. À l’intérieur, le primo piano a conservé son plafond à poutres apparentes et ouvre sur un plateau intermédiaire qui, surprise, mène à un piano nobile au programme décoratif rococo : l’étage occupe en fait une aile du palazzo Visconti di Modrone mitoyen, achevé au XVIIIe siècle.

Un lieu d’art à la mesure d’une résidence historique
De cette ancienne demeure familiale des Parravicini dont le père fut mécène auprès de la scène artistique locale , l’homme d’affaires de l’industrie pétrolière Giorgio Carriero et son ami Ennio Brion, tous deux collectionneurs, ont fait une plateforme d’exposition. Un lieu destiné à favoriser l’expérimentation sous toutes ses formes et que ses propriétaires ont voulu à l’image de l’édifice, témoin de trois époques différentes. La casa Parravicini telle qu’on la connaît aujourd’hui est en effet l’œuvre, discrète, de l’architecte et designer Gae Aulenti en 1991. Amie de Giorgio Carriero, cette Milanaise est connue notamment pour avoir transformé la gare d’Orsay en musée quelques années plus tôt. De ses derniers aménagements, conçus pour implanter une banque privée dans ces murs du XVe siècle, subsiste un plan ayant conféré à l’ensemble une surface de 500 mètres carrés, désormais divisés en trois salles d’exposition. «Exposer dans cet endroit intime et multiple, à l’opposé du white cube, est un challenge pour les artistes et les curateurs, explique Olimpia Piccolomini, directrice des lieux. Les particularités de cette architecture forment ainsi le point de départ de chacune des expositions s’y déroulant, la structure même du bâtiment devenant partie prenante de ces événements. Depuis son ouverture en 2015, la fondation Carriero qui n’a, précisons-le, pas vocation à exposer les œuvres des collectionneurs s’attache à «présenter les différentes pratiques d’un artiste sous un jour nouveau». Tout en favorisant les expositions sous forme de dialogues entre plusieurs créateurs et des mentors du monde de l’art afin de permettre une multiplication des possibilités de monstration sur un même sujet , la direction a pris soin de veiller à une grande cohérence dans les croisements entre art et architecture qu’elle opère. D’expériences immersives tournées vers le public, telle l’exposition inaugurale («Imaginarii», nov. 2015-fév. 2016), en cas d’étude originaux, comme lorsqu’elle confronte la pratique de Pino Pascali figure de l’arte povera à la collection d’art tribal du galeriste Javier Peres («Pascali Sciamanoi», mars-juin 2017), l’institution cultive sa singularité dans le paysage des fondations d’art en Italie. Pour ce faire, elle dispose d’un comité scientifique composé de membres tels que Paola Nicola, commissaire d’exposition indépendante, contributrice de la revue Domus et professeur d’histoire de l’art à la prestigieuse Université Bocconi, ainsi que Francesco Stocchi, commissaire d’exposition invité et devenu indissociable de la fondation.

 

Vue de l’aile rococo de la fondation, avec deux œuvres de Sol LeWitt : 8 x 8 x 1, 1989, structure en aluminium émaillé, et Wall Drawing #1104: All com
Vue de l’aile rococo de la fondation, avec deux œuvres de Sol LeWitt : 8 x 8 x 1, 1989, structure en aluminium émaillé, et Wall Drawing #1104: All combinations of lines in four directions. Lines do not have to be drawn straight (with a ruler), 2003, dessin au marqueur noir sur miroir.Photo : Agostino Osio Courtesy Julie and Edward J. Minskoff Collection/Fondazione Carriero, Milan

Un architecte et un artiste à contre-emploi
L’architecture est au cœur de la cinquième exposition de la fondation Carriero, consacrée à l’artiste américain Sol LeWitt (1928-2007). Il s’agit de la quatrième pour Francesco Stocchi, qui s’est associé pour l’occasion à Rem Koolhaas. «Rem et moi avons commencé à converser alors que je travaillais au musée Boijmans Van Beuningen à Rotterdam, se souvient-il. Notre échange s’est très vite porté sur les rapports entre art et architecture. La collaboration en ayant résulté ne pouvait être qu’imprévisible… » Si la participation de l’architecte et urbaniste néerlandais au commissariat artistique une première pour ce concepteur de la fondation Prada est en effet tout sauf palpable, l’exposition est pourtant à la hauteur du modus operandi tel que souhaité par Giorgio Carriero et Ennio Brion, afin que «les œuvres présentées s’adaptent à l’architecture du lieu et remettent en cause la notion même de l’art in situ». Pour Francesco Stocchi, elle «renverse même la manière dont nous comprenons l’art de Sol LeWitt». En l’espèce, sept wall drawings, quinze sculptures ou structures et un ensemble sériel de photographies reproduisant l’Autobiography réalisée par Sol LeWitt en 1980 des objets personnels, ainsi que des vues de son studio, ayant formé l’un des plus importants livres d’artiste du XXe siècle dessinent un parcours donnant l’impression d’une tranquille pérennité en ces lieux, bien que prêtées pour l’essentiel par l’emblématique collection d’art minimal américain de Giuseppe Panza, le Whitney Museum of American Art ou encore l’Estate of Sol LeWitt en collaboration avec Sofia LeWitt, fille de l’artiste, supervisant une nouvelle anthologie prochainement éditée pour l’occasion. Exécuté chez Yvon Lambert à Paris en 1970, le Wall Drawing #46 occupe ainsi l’escalier de la casa Parravicini. Plus surprenant, l’Inverted Spiraling Tower (1987) se remarque à la fois depuis l’intérieur et l’extérieur de la maison. Même Scribbles et ses formes incertaines au graphite montré pour la première fois à Naples en 2010 et marquant un abandon des figures géométriques entamé au début des années 1990, en faveur d’une nouvelle approche des couleurs primaires a trouvé une place de choix sur un ensemble voûté, devenant la clé d’une exposition pensée comme jeu d’observation, et où la tradition de l’œuvre murale est en effet remise en question. «Les espaces de la fondation Carriero ne sont pas de simples containers, souligne Francesco Stocchi. Leurs différentes hauteurs sous plafond, la variété de leurs décors et leurs proportions parfois incongrues offrent des possibilités inédites de montrer l’œuvre de Sol LeWitt. » En ce sens, la pratique de ce dernier comporte deux aspects majeurs sur lesquels le commissaire a travaillé : «Tout d’abord, ses structures sont à la fois très sensibles et non spécifiques à l’échelle d’un lieu. Leur portée peut être monumentale, en fonction de leur taille et de leur placement dans un endroit donné. L’artiste explore aussi les relations entre 2D et 3D d’une manière très pure. Son concept du wall drawing résume en fait sa quête, réussie, à ce propos. Sa relation avec l’objet «fresque» repose donc davantage sur son rapport avec l’architecture en tant qu’espace que dans la technique a fresco.» En 1967 et 1969, l’artiste publiait deux essais d’avant-garde en faveur d’une dématérialisation de l’objet d’art Sentences on Conceptual Art et Paragraphs on Conceptual Art , qu’il allait synthétiser par la suite en une méthode d’exécution de l’œuvre selon les instructions données par son auteur l’idée primant sur la forme. La «méthode Carriero», qui favorise les télescopages et les redécouvertes, a donc encore de beaux jours devant elle, en attendant de nous donner à voir de nouvelles approches d’artistes et de ceux présentant leur travail. 

 

Sol LeWitt, Inverted Spiraling Tower, 1988, structure en bois peint en blanc.
Sol LeWitt, Inverted Spiraling Tower, 1988, structure en bois peint en blanc.Courtesy Collezione Panza, Mendrisio/Le Witt Collection, Chester, Connecticut (USA)/Estate of Sol LeWitt/Fondazione Carriero, Milan - Photo Agostino Osio - Collection privée/Courtesy Pace Gallery/Fondazione Carriero, Milan
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