La fin du déni pour Reni

Le 19 septembre 2019, par Sarah Hugounenq

Il dormait au musée des beaux-arts d’Orléans depuis cent cinquante ans. Le David vainqueur de Goliath d’après Guido Reni a bénéficié d’une restauration qui a porté son lot de révélations. Coulisses d’une histoire rocambolesque pouvant remettre en question deux autres versions.

Guido Reni (d’après ?), David vainqueur de Goliath, Italie, premier quart du XVIIe siècle, huile sur toile, après restauration.
© Arcanes

Le changement d’éclairage d’un musée a parfois des conséquences inattendues. À l’heure des grands envois de l’État en régions, le musée des beaux-arts d’Orléans se voit confier un monumental David vainqueur de Goliath. «Copie d’atelier d’après Guido Reni», précise l’inventaire en 1872 : la formule est suffisamment évasive pour assurer l’anonymat de l’œuvre pendant un siècle et demi. Deux autres versions sont connues : l’une à la galerie des Offices, considérée comme l’original de Guido Reni (1575-1642), l’autre, une variante, au musée du Louvre, anciennement dans les collections de Louis XIV. «En changeant la lumière dans la salle, j’ai regardé autrement ce tableau, se souvient Olivia Voisin, directrice des musées d’Orléans. Je le trouvais tout de même très beau pour une simple copie. Quelques jours plus tard, Lorenzo Pericolo, historien de l’art travaillant notamment sur Guido Reni, confirmait mon intuition : nous étions probablement face à un original». L’importance des repeints, l’épaississement des vernis, l’usure du temps et les stigmates d’un rentoilage ancien brouillaient complètement la lecture de l’œuvre. Pour déterminer la paternité de celle-ci, un seul moyen s’offrait à la conservatrice : la restaurer. Le devis est vite tombé et le rêve avec : 40 000 €. Une somme trop importante pour une municipalité telle qu’Orléans.
Révélations inattendues
La solution est venue comme un miracle. «J’ai connu Olivia lorsqu’elle était à Amiens [alors conservatrice du département des beaux-arts du musée de Picardie, ndlr] : elle m’avait sollicitée pour le bichonnage d’un tableau de Vélasquez, nous confie la restauratrice Cinzia Pasquali, cofondatrice de l’atelier privé de restauration Arcanes. Face à l’œuvre, qui avait perdu tout le fil caravagesque, je trouvais dommage de s’arrêter à un simple bichonnage. Le frein était financier : j’ai donc proposé d’intervenir en mécénat de compétences. C’est ainsi que tout a commencé». Depuis, cette Italienne offre une restauration par an à un musée. Après Jacquemart-André à Paris, Orléans a pu profiter de sa générosité. «Il est difficile de ne pas adhérer au projet d’une conservatrice si dynamique, souffle-t-elle. C’est aussi mon rôle d’accompagner mes collègues restaurateurs frustrés par le manque de moyens». L’œuvre est arrivée dans l’atelier parisien de Cinzia Pasquali en octobre 2018. Elle allait y rester près d’un an. Au programme, examens scientifiques de diagnostic puis restauration. «En dégageant les repeints, nous avons du même coup enlevé les éléments faibles du tableau, qui s’est montré sous un autre jour», explique-t-elle. Quant à la réflectographie infrarouge, elle apporta son lot de surprises : révélée, la couche sous-jacente dévoilait de nombreux repentirs, sur les mains, les pieds, le bras… L’ensemble de la figure de David avait été déplacé. La thèse de la copie s’effondrait au profit d’une peinture autographe. Mieux, «c’est donc le tout premier tableau, celui qui précède tous les autres !», s’enthousiasme Olivia Voisin. Autre indice sur l’authenticité de l’œuvre : son parcours est prestigieux. Elle provient de la collection du marquis de La Vrillière, secrétaire d’État sous Louis XIII. Elle resta dans son hôtel parisien devenu siège de la Banque de France en passant entre les mains du duc de Penthièvre, puis fit partie des saisies révolutionnaires qui la conduisirent au Louvre. Face à une telle révélation, que deviennent le tableau du Louvre et celui des Offices ? «L’artiste aurait pu réaliser deux versions dans son atelier. Les copies d’atelier sont des œuvres que l’on réévalue aujourd’hui, explique Corentin Dury, conservateur du musée des beaux-arts d’Orléans. À l’époque, demander à l’artiste de faire une copie de l’une de ses œuvres vue chez quelqu’un était une pratique courante. Dans cette optique, il n’est pas exclu que la peinture conservée aux Offices soit une version d’atelier. Pour le savoir, il faut procéder à une étude comparative, sur la base de radiographies, puis confronter les résultats». Le pari n’est pas gagné car cette découverte impromptue n’est pas du goût de tout le monde. En effet, le musée transalpin fait la sourde oreille, malgré les nombreuses sollicitations. Peur d’une désattribution ? Autres priorités ? De son côté, si le musée du Louvre se montre très intéressé par cette découverte, et suit de près la restauration, son enthousiasme atteint vite ses limites : prise par l’organisation de l’exposition «Léonard de Vinci», l’institution argue qu’aucun créneau n’est disponible au C2rmf (Centre de recherche et de restauration des musées de France) pour faire les analyses sur sa propre version. La fleur au fusil, Cinzia Pasquali a proposé de venir avec son matériel portatif pour effectuer la radiographie de l’œuvre et en apprendre plus sur celle-ci. À l’heure de l’écriture de cet article, aucune date de prise de vue n’était retenue… Il faut dire que la notice du Louvre est enthousiaste : «Probablement le premier David peint par Guido Reni. L’existence de nombreuses copies et de plusieurs répliques d’attribution plus ou moins discutable atteste le succès de cette représentation». Optimiste, le musée des beaux-arts d’Orléans caresse le projet de réunir deux si ce n’est les trois  versions du tableau dans une exposition dédiée, pour éclaircir cette énigme historique. Gageons que l’avancée de la recherche prime sur tout autre intérêt. 

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