La fausse princesse de Micomicon

Le 10 novembre 2016, par Charlotte Levavasseur

L’une des tentures du XVIIIe siècle consacrées à Don Quichotte a retrouvé son lieu originel, le domaine royal de Marly-le-Roi - Louveciennes. Après restauration, cette œuvre exceptionnelle sera exposée au musée.

Charles-Antoine Coypel (1694-1752), Autoportrait, 1734, pastel, 98,1 x 80 cm, Los Angeles, J. Paul Getty Museum.
© J. Paul Getty Museum

La tenture de «L’Histoire de Don Quichotte» comprend un ensemble de tapisseries relatant différents épisodes marquants, drôles et rocambolesques des aventures du célèbre héros espagnol. Elle fut l’un des grands succès de la manufacture royale des Gobelins.
Du siècle des Lumières à nos jours…
Lors de sa toute première réalisation, pour le duc d’Antin en 1715, cette tenture décorative est composée de douze pièces. C’est à Charles-Antoine Coypel (1694-1752), artiste issu d’une grande lignée de peintres, que l’on doit les toiles leur servant de modèles. Rapidement, en raison de leur beauté et de la technicité nécessaire à leur réalisation, les tapisseries attirent la curiosité des amateurs d’art et des collectionneurs, comme le tsar Pierre Ier. D’autres éditions sont commandées pour des particuliers ou encore, pour faire office de présents diplomatiques. Le succès est tel que la tenture de Don Quichotte sera reproduite neuf fois, avec plus de deux cents tapisseries. La Fausse Princesse de Micomicon fait partie de l’édition commandée par Louis XV et tissée aux Gobelins entre 1749 et 1764. Elle se composait de trente tapisseries, dont dix-huit étaient exposées au château de Marly. Destinées à orner les différentes pièces de la demeure royale la chambre du Roi, le cabinet du Conseil, les appartements de Mesdames , elles resteront en place jusqu’à la fin de l’Ancien Régime avant d’être confiées, à la Révolution, au Mobilier national. Sous le second Empire, Napoléon III, séduit, décide de les installer à Compiègne. À la chute de l’Empire, son épouse Eugénie en conservera six, qui seront vendues aux enchères après sa mort.
Cinq d’entre elles sont aujourd’hui visibles au Virginia Museum of Fine Arts de Richmond, aux États-Unis.
La Fausse Princesse de Micomicon, quant à elle, est passée en mains privées au XXe siècle. Lors de sa mise en vente par Christie’s courant 2014, le musée-promenade de Marly-le-Roi - Louveciennes lançait une souscription pour l’acquérir.

 

Jacques Rigaud (1680-1754), Vue du château de Marly depuis l’entrée, vers 1730, eau-forte et burin, collection Musée-Promenade. © Musée-Pr
Jacques Rigaud (1680-1754), Vue du château de Marly depuis l’entrée, vers 1730, eau-forte et burin, collection Musée-Promenade.
© Musée-Promenade/Harry Bréjat

Tapisseries du XVIIIe siècle,  histoire d’un goût et d’un renouveau
Au XVIIIe siècle, l’art du décor et de l’ameublement atteint son paroxysme, et la tapisserie y joue un grand rôle. Elle habille les murs des demeures et les égaye. Les sujets sont moins graves qu’au siècle précédent, les thèmes plus joyeux et les motifs, plus légers. L’Ingénieux Hidalgo don Quichotte de la Manche, récit romanesque écrit par l’Espagnol Miguel de Cervantès (1547-1616) et publié au début du XVIIe, correspond parfaitement à cette légèreté qui s’empare du siècle des Lumières. Le succès des aventures de son héros, rêveur et téméraire, et de son fidèle serviteur, Sancho Pansa, est fulgurant. Le roman est très en vogue, notamment auprès de la noblesse, qui en apprécie l’humour et la portée philosophique. Le XVIIIe continue à donner de l’importance aux compositions. La fantaisie des sujets croît et l’ornement s’impose véritablement comme un art, et non plus comme une simple décoration. Les artistes apportent ainsi davantage de soin à la structure de la tapisserie : un sujet central à caractère narratif, que l’on nomme «tableau», et un «alentour» décoratif très étudié. Pour La Fausse Princesse de Micomicon, le second est dessiné par les peintres Jean-Baptiste Blain de Fontenay (1653-1715) et Pierre-Josse Perrot (1678-1750). On admire ainsi un somptueux paon, déployant toute sa magnificence dans une extraordinaire roue. Le sujet central est, naturellement, traité par Charles-Antoine Coypel. Son travail est exceptionnel ! Le peintre dessine en premier lieu son sujet sur une toile, lequel est ensuite reporté sur carton à échelle 1, par des cartonniers ou par l’artiste lui-même. La fausse princesse de Micomicon n’est autre qu’une jeune paysanne, nommée Dorothée. Inquiets pour Don Quichotte, parti en quête d’exploits chevaleresques, ses amis la convainquent de se faire passer pour une princesse injustement renversée de son trône. Ils souhaitent, par ce stratagème, attirer le héros dans leurs plans. C’est donc avec humour que le peintre évoque ce passage du roman. Don Quichotte, représenté en chevalier, touché par cette demoiselle sans défense, s’empresse vers elle. Derrière lui, ses amis, cachés derrière un arbre, contemplent la scène avec joie. Le jeune page au premier plan, agenouillé dans une attitude révérencielle, laisse entrevoir au spectateur un début de fou rire. La fraîcheur des sujets, les scènes choisies et le pittoresque des détails en font l’un des plus grands succès des Gobelins. L’artiste n’a ici qu’une seule ambition, celle de divertir son public. Aucun détail n’est omis, rien n’est laissé au hasard… et tout se veut authentique, comme les costumes fidèles aux mœurs espagnoles. Toutefois, le plus incroyable reste le brio de la composition, la netteté des plans, la disposition adroite des personnages, l’homogénéité et l’équilibre de l’ensemble. Les personnages, leurs attitudes et leur mise en scène reflètent une atmosphère de luxe et de grâce spécifiquement française, typique de ce XVIIIe siècle.

 

La fausse princesse de Micomicon vient prier Don Quichotte de la remettre sur le trône, tapisserie de la manufacture des Gobelins, XVIIIe 
La fausse princesse de Micomicon vient prier Don Quichotte de la remettre sur le trône, tapisserie de la manufacture des Gobelins, XVIIIe siècle, d’après Charles-Antoine Coypel, laine et soie, haute lisse, musée-promenade de Marly-le-Roi - Louveciennes, acquis en 2015 grâce à une souscription publique, aux Amis du musée-promenade et au FRAM Ile-de-France.
© Christie’s Images 2015

Conserver avant tout
Restaurer ou conserver ? Réparer et rendre l’état originel ou maintenir l’aspect actuel et prendre soin de l’œuvre ? Le débat s’offre aux conservateurs et restaurateurs dès lors qu’ils se trouvent face à une pièce d’exception. À Marly-le-Roi - Louveciennes, la directrice, Géraldine Chopin, et la restauratrice Sylvie Forestier ont choisi de travailler sur la sauvegarde de l’œuvre et la prévention des risques futurs. «Nous avons opté pour la conservation plus que pour la restauration. En effet, cette dernière nous aurait amenées à opérer des choix esthétiques que nous ne souhaitons pas et qui pourraient porter préjudice à l’œuvre.» La tapisserie est composée de milliers de fils, dont les fils de trame, venant recouvrir les fils de chaîne. Seuls fils visibles, ceux de trame sont exposés à l’usure du temps. «Malgré ces usures, nous avons choisi ne pas entreprendre de restauration invasive», confie la directrice. «Il n’y aura donc ni repiquage ni intégration d’aucun élément nouveau.» Plus grave est la fragilisation des fils de chaîne, qui se produit en raison du poids de la tapisserie elle-même. La rupture de trames à certains endroits donne ainsi l’impression d’une déchirure. Pour cette raison, des pièces textiles neutres seront placées au revers de l’ouvrage et cousues afin de consolider la zone affaiblie et d’en stabiliser les lèvres. La tapisserie ne sera pas lavée à l’eau, afin de ne pas détériorer les pigments. Un dépoussiérage approfondi sera donc opéré après enlèvement de la doublure, l’équipe souhaitant avant tout stabiliser l’œuvre pour éviter d’éventuelles dégradations ultérieures. Ainsi ce chef-d’œuvre de l’art retrouvera-t-il sa fraîcheur, pour le plus grand plaisir de nos yeux.

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