La drôle de crise du marché des ventes aux enchères

Le 10 juin 2021, par Annick Colonna-Césari

Malgré la pandémie, le marché des ventes aux enchères ne s’est pas effondré, contrairement à la crainte générale. Le premier trimestre 2021 a même battu tous les records. Une euphorie confirmée par les traditionnelles ventes de mai à New York. Une révolution s’amorce aussi sans doute parallèlement…

Une exposition à Drouot, dans le respect des règles sanitaires : « Les collectionneurs ont besoin de voir avant d’acheter, même s’ils enchérissent ensuite depuis leur canapé. » (Alexandre Giquello)

On parle de crise. Mais de quelle crise s’agit-il ? Certes, en 2020, à la suite de la pandémie, le volume d’affaires mondial des ventes aux enchères, évalué à 17 Md$ par le rapport de Clare McAndrew, avait chuté de 30 %, comparé à celui de l’année précédente. Dans l’Hexagone, les pertes s’étaient éche-lonnées, en fonction des opérateurs, de 20 à 40 %, plus ou moins compensées, pour certains, par les transactions privées. Quoi qu’il en soit, 2021 a démarré sur les chapeaux de roue. En janvier, Drouot enregistrait « le produit le plus élevé depuis dix ans pour ce mois », soit 15,6 M€ (frais inclus), contre 5 M€ les cinq dernières années. Au niveau international, « un nombre historique d’œuvres » a même été dispersé durant le premier trimestre, affirme Artprice : plus de 112 000, dont 25 000 aux États-Unis, 18 000 en France et 15 000 au Royaume-Uni, pour un total de 1,6 Md$, correspondant à la moyenne enregistrée sur les dix exercices précédant la crise sanitaire (2010-2019). Que ce chiffre ait augmenté de 18 % depuis 2020 n’a rien d’étonnant, vu que la première vague de la pandémie avait déjà provoqué des ravages. En revanche, sa progression de 6 % par rapport à 2019, qui détenait le « record trimestriel de toute l’histoire du marché de l’art » est plus surprenant. C’est pourtant cette euphorie que les prestigieuses enchères printanières de New York ont confirmée. Entre le 11 et le 14 mai, Sotheby’s et Christie’s ont généré un produit de près de 1,4 Md$ par la vente d’œuvres impressionnistes, modernes et contemporaines.
L’appétit pour l’art ne s’est jamais démenti
En réalité, commente Stéphane Aubert, commissaire-priseur chez Artcurial, « l’appétit pour l’art n’a jamais faibli ». Et pour cause. Bien que la pandémie ait ébranlé de nombreux secteurs, elle en a boosté d’autres, sachant que les collectionneurs n’appartiennent pas aux catégories impactées, lorsqu’ils ne se sont pas enrichis. « L’argent insufflé dans l’économie française a sans doute également été bénéfique », analyse David Nordmann, commissaire-priseur chez Ader. Les sociétés de ventes, elles, se sont adaptées. Paralysées dans un premier temps par les fermetures imposées, puis autorisées à rouvrir dans le respect du protocole sanitaire, la plupart ont pris le virage numérique ou accéléré leur mutation. Selon une étude du Conseil des ventes volontaires, sept opérateurs sur dix possèdent dans l’Hexagone leur propre site Internet, mais seuls un tiers proposent des ventes en ligne ou dématérialisées. Tandis que neuf sur dix recourent aux plateformes numériques, principalement Drouot Digital et Interenchères. En tout cas, « Au début, on craignait de perdre nos clients traditionnels, peu coutumiers de l’outil digital, mais ils s’y sont habitués plus vite qu’on ne pensait », reconnaît Cécile Verdier, présidente de Christie’s France. Privés de distractions et de voyages – et disposant de temps libre –, ils ont en effet eux aussi surfé sur le Net, et cherché à se faire plaisir en embellissant d’abord leur intérieur. Les collectionneurs fidèles ont pour leur part continué d’alimenter leur passion, efficaces : « Ils savent ce qu’ils veulent, ils cherchent et quand ils trouvent, ils achètent », résume David Nordmann. Parallèlement, sont apparus de nouveaux enchérisseurs. D’un côté, des particuliers déjà connaisseurs : « Faute de pouvoir se rendre chez leurs marchands habituels, ils se sont tournés vers nous », décrit Alexandre Giquello, président de Drouot Enchères. De l’autre, des clients moins avertis, mais familiers du 2.0, et généralement plus jeunes. « On leur a ouvert de façon virtuelle des portes qu’ils n’auraient pas poussées, à Paris, Londres ou New York », se réjouit Mario Tavella, directeur de Sotheby’s France. Des collectionneurs en puissance… En fait, d’un avis général, les diminutions de chiffre d’affaires ont souvent été causées par des difficultés d’approvisionnement. « Dans ce contexte inédit, les vendeurs hésitaient à nous confier des œuvres, s’agissant surtout du haut de gamme », explique Cécile Verdier. Ou « il fallait batailler pour qu’ils ne nous les retirent pas », témoigne encore Mario Tavella. « Imaginez que vous héritiez d’un Picasso, avance Alexandre Giquello. Inévitablement, dans ce contexte incertain, vous hésitez à le mettre en vente, et si vous n’avez pas besoin de liquidités, vous préférez attendre, alors que ce serait le moment de le faire, parce que la demande est forte.» Les résultats lui donnent raison. Chez Artcurial, à Paris, une couverture inédite du Lotus bleu d’Hergé s’est vendue en janvier pour 3,1 M€, Un repas de paysans de Bruegel le Jeune, pour 1,3 M€ chez Mathias- Bournazel et Oger-Blanchet. Puis, sous la houlette d’Actéon à Compiègne, une Académie d’homme à la sanguine du Bernin a décroché 1,9 million, tandis que Scène de rue à Montmartre, une huile de Van Gogh, présentée par Sotheby’s et la maison Mirabaud Mercier, en a atteint 13. Aux États-Unis, où les chiffres sont toujours surdimensionnés, la règle n’a pas failli. En janvier, Sotheby’s adjugeait, 92,2 M$ à New York Jeune homme tenant une médaille, un portrait Renaissance de Sandro Botticelli, . Dans la foulée, un « NFT » – Non Fungible Token ou collage numérique – de l’Américain Beeple, Everyday, The First 5000 Days, proposé par Christie’s, s’envolait à 69 M$. Dernière lubie du moment.
Le monde des enchères est entré dans le XXIe siècle en six mois
Ce dynamisme quasi inespéré signale-t-il un retour à la normale de l’activité, jusque dans ses excès ? Une chose est sûre : durant cette période chaotique, l’art est resté une valeur refuge « dès lors évidemment qu’on touche à l’excellence », précise Philomène Wolf, commissaire-priseure chez Actéon. Et, plaisante Claude Aguttes, « acquérir des œuvres permet de diversifier son patrimoine, surtout lorsqu’on possède déjà beaucoup d’actions ». Toutefois, prévient-il, « la crise sanitaire aura des répercussions sur notre métier. Car en quelques mois, nous avons appris à travailler différemment et tout le monde a pris de nouvelles habitudes ». Conséquence : de plus en plus nombreux seront sans doute les enchérisseurs virtuels. Cela signifie-t-il la disparition des ventes physiques ? « Dès que les salles de Drouot rouvriront normalement, je suis convaincu que beaucoup s’y précipiteront comme avant», s’enflamme David Nordmann. Dans un futur proche, des changements seront néanmoins opérés. « Les ventes les plus courantes, successions ou spécialités, n’auront à terme plus vocation à se tenir entre ces murs, pour une question de rentabilité, estime Alexandre Giquello. C’est la raison pour laquelle, depuis octobre 2020, j’ai ouvert l’Hôtel Drouot aux sociétés de ventes non actionnaires, pour qu’elles y organisent des dispersions. D’autre part, nous allons développer encore davantage les expositions, car les collectionneurs ont besoin de voir, avant d’acheter, même s’ils enchérissent ensuite depuis leur canapé. D’ailleurs, pour moi, ce sont elles qui constitueront bientôt le moment le plus important des enchères, et non plus la vente au marteau, excepté bien sûr lors des dispersions exceptionnelles, telles celles des collections Breton ou Saint Laurent.» Décidément, la pandémie n’a pas fini de bouleverser le monde des enchères…

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