La culture, toujours sans parole

Le 21 mai 2020, par Vincent Noce
 

Le bilan de leur activité en 2019 pourrait apporter un peu de baume au cœur des commissaires-priseurs. La France s’est nettement détachée des autres nations (voir page 18). Le fait est suffisamment rare pour être noté. La croissance à deux chiffres mentionnée par le Conseil des ventes et surtout le différentiel de vingt-cinq points avec son voisin britannique sont confirmés, et même au-delà, par Clare McAndrew, une autorité de référence dans ces études comparatives. Il ne fait guère de doute que le Royaume-Uni a été handicapé par les effets délétères du Brexit. Cela ne devrait pas s’arranger : soumis à un gouvernement dont l’insoutenable légèreté ne fait plus mystère, il réussit cet exploit de combiner la plus grave dépression de l’histoire moderne avec le désastre annoncé de sa sortie de l’Union européenne. Il reste à voir si le retour de la confiance dans le marché français peut confirmer des phénomènes conjoncturels comme l’apparition de grandes collections. Le recul de l’Europe par rapport aux États-Unis – et dans une moindre mesure l’Asie – est encore loin d’être démenti.Il est impossible à ce stade de prédire jusqu’à quel point leur marché de l’art sera affecté par cette crise socio-économique sans précédent. Mais ces éléments redonnent du crédit à l’espoir déjà formulé dans ces colonnes : la France a désormais la chance de conforter sa place de leader sur le continent. Dans cette transition qui s’ouvre, elle a pour elle sa fidélité à un marché sécurisé sans s’être égarée dans les sommets enivrants de la financiarisation et de la spéculation sur l’art vivant. Elle peut toujours s’appuyer sur son réseau de foires, de galeries, de centres d’art et de musées. Une relance du marché de l’art aurait un effet dynamique sur ces secteurs particulièrement touchés aujourd’hui, sans parler des transports et de l’industrie touristique. Encore faudrait-il que l’État et la
Commission européenne le comprennent et songent à un plan de soutien, qui trouverait une ample justification dans la relance de l’économie. À 
défaut, ils laisseraient la voie ouverte à la place de Londres pour se relancer en s’affranchissant des règles les plus absurdes de l’Union. Depuis trop longtemps, les collectionneurs et les marchands se heurtent à ces obstacles, comme la taxation des œuvres d’art à l’entrée de l’Europe, le refus de revoir les seuils de valeur imposant un certificat d’exportation et, en général, l’amoncellement de tracasseries administratives. Toute une série de dispositifs – de la nouvelle licence d’importation imposée aux biens culturels au droit de suite, en passant par la lutte contre le blanchiment ou le commerce de l’ivoire – devraient être adaptés en mesurant le risque d’une concurrence sauvage avec la Grande-Bretagne. Affaire de riches ? En réalité, les collectionneurs et les marchands fondent le patrimoine artistique, qui, demain, alimentera les collections publiques. L’hémorragie des trésors nationaux est déjà dramatique depuis une vingtaine d’années. La cohérence impliquerait plutôt de redonner aux musées leurs moyens d’acquisition, qui ont été anéantis par les gouvernements successifs, leur permettant de reprendre leur place d’acteurs du marché. Malheureusement, le gouvernement ne prête qu’une oreille distraite à ces préoccupations : force est de constater que la culture et le patrimoine restent toujours sans parole. Jean-Jacques Aillagon a appelé en vain à un «plan Marshall» pour les arts. Plutôt que de redynamiser le tissu culturel, Franck Riester se concentre sur la défense de l’emploi des intermittents du spectacle. Ce n’est pas que sa marge de manœuvre soit si réduite : le soutien des intermittents se fera à un coût non négligeable. Pris dans ce clientélisme qui paralyse depuis longtemps son administration, le ministre n’a d’yeux que pour le spectacle vivant, sans trouver de mots pour le patrimoine. 

La France a désormais la chance de conforter sa place de leader sur le continent.…
Dans cette transition qui s’ouvre, elle a pour elle sa fidélité à un marché sécurisé.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne