La courtisane en son musée

Le 23 janvier 2020, par Caroline Legrand

Grâce à une donation du marchand Benjamin Steinitz, le musée des Arts décoratifs a encore enrichi sa salle consacrée aux courtisanes, en particulier à Valtesse de la Bigne, avec ce bureau… dont l’histoire continue de s’écrire.

Bureau d’Émilie-Louise Delabigne, dite Valtesse de la Bigne (1848-1910), daté de 1905, hêtre plaqué de citronnier de Ceylan au niveau des tiroirs et du plateau, de tulipier de Virginie pour les pieds et la ceinture, 104 139 80 cm. Acquis 27 280 € lors de la vente au château d’Artigny à Montbazon, le 16 juin 2019 (Rouillac OVV), et offert par Benjamin Steinitz au musée des Arts décoratifs de Paris.
© Photo Christophe Delliäre/Musée des arts décoratifs, Paris

Le 26 novembre dernier était officiellement présenté à la presse le nouveau venu au sein des collections du musée des Arts décoratifs de Paris. Ce bureau, qui arbore sur le cadran de ses pendules les lettres du nom que se donna sa propriétaire – Valtesse de la Bigne –, a ainsi intégré «une salle unique au monde dans les collections permanentes d’un musée», comme l’indique fièrement Audrey Gay-Mazuel, conservatrice du patrimoine au MAD : celle consacrée aux courtisanes de la seconde moitié du XIXe siècle. Il y rejoint un ancien acolyte, l’imposant lit dit «de parade», créé vers 1875 pour Valtesse par Édouard Lièvre. Ce dernier est entré dans les collections du musée dès 1911. Celle qui naquit Émilie-Louise Delabigne (1848-1910) avait en effet expressément indiqué dans son testament qu’elle désirait le léguer à cette institution, alors Union centrale des arts décoratifs, dirigée par son ami Georges Berger. Une démarche à l’image de la courtisane, audacieuse et originale ! Pour le reste, une grande vente était organisée à l’hôtel Drouot, du 19 au 22 décembre 1910, où le bureau fut alors acheté 535 francs (environ 000 €) par une certaine Mlle Noël. Si les donations faisaient alors leurs débuts, l’exemple s’est heureusement répandu depuis. En témoigne ce don réalisé par le marchand et collectionneur Benjamin Steinitz. Une chance pour le MAD, organisme privé depuis sa création, en 1864, qui pour ses acquisitions compte essentiellement sur les donations, le mécénat et l’action des Amis du musée. L’antiquaire parisien poursuit quant à lui une tradition familiale, puisque son père, Bernard Steinitz, avait effectué plusieurs donations au musée du Louvre. Grand ami du MAD et ouvert à tous les arts, Benjamin Steinitz a tout de suite compris l’intérêt de ce présent pour le musée, suivant dans cette aventure Audrey Gay-Mazuel, plus que jamais motivée par l’enrichissement et l’embellissement de son département XIXe.
De fructueuses recherches
Le bureau a ainsi pris place depuis deux mois dans la salle dédiée aux courtisanes. Avant d’être exposé aux yeux du public, il a fait l’objet d’une légère restauration – un nettoyage plutôt – et bien sûr d’une étude attentive de la part de la conservatrice. Des éléments ont alors été découverts, qui ouvrent à Audrey Gay-Mazuel de nouvelles perspectives d’attribution, mais éclairent aussi sur l’histoire de ce meuble. Bien que l’essentiel «sautait aux yeux» – le nom de Valtesse écrit sur la pendule surmontant le bureau et, juste à côté, la date de 1905 –, il s’agissait d’approfondir les recherches. Ainsi peut-on tout de suite mettre fin à certains fantasmes : les lettres sur le baromètre que d’aucuns pensaient être les initiales de certains des amants de la dame ne sont en fait que des indications météorologiques, comme «tempête», «pluie», «variable», «beau» ou «vent». Le nettoyage des bois a révélé quant à lui toute leur richesse. Fabriqué en hêtre, plaqué de citronnier de Ceylan au niveau des tiroirs et du plateau, le bureau s’habille également de tulipier de Virginie pour les pieds et la ceinture. On a aussi découvert à l’arrière quelques traces de polychromie, notamment verte, mais encore dorée sur divers ornements sculptés. Un rehaut relativement rare à l’époque art nouveau, mais que l’on retrouve, comme nous l’indique la conservatrice, dans certaines créations de l’ébéniste Eugène Vallin à la même période. Cette teinte verte évoqua immédiatement à Audrey Gay-Mazuel celle des rideaux du lit de parade, dont Valtesse de la Bigne ne se sépara jamais. Les deux meubles auraient ainsi pu orner la chambre d’Émilie-Louise dans sa propriété de Ville-d’Avray. Décidée à prendre sa retraite, Valtesse quitte en 1902 son hôtel particulier du boulevard Malesherbes – que le prince de Sagan lui avait offert – pour se retirer dans cette luxueuse demeure de la fin du XIX
e siècle, située non loin du parc de Saint-Cloud et baptisée «la Chapelle du Roy». La courtisane est désormais une femme richissime qui rayonne sur la haute société parisienne. Un parcours extraordinaire depuis son enfance passée auprès d’une mère lingère avec ses six frères et sœurs, tous nés d’une union illégitime avec un professeur violent et alcoolique. Prostituée très jeune, elle évolue rapidement dans un milieu de clients fortunés, tant militaires qu’artistes. Son esprit et sa prestance séduisent les plus grands, au premier chef desquels Jacques Offenbach, qui lui confie plusieurs rôles, mais aussi Zola, qui s’inspire d’elle et de son hôtel particulier pour son roman Nana, sans oublier son “amant de cœur”, le peintre Édouard Detaille. Valtesse de la Bigne a ainsi connaissance de tout ce qui se fait dans la peinture, mais aussi dans le mobilier.
Plutôt Paris que Nancy
Cette femme informée et cultivée décide donc d’abandonner le style éclectique pour se tourner vers le très moderne art nouveau. Selon la conservatrice Audrey Gay-Mazuel, afin de meubler sa demeure de Ville-d’Avray, «elle passe vraisemblablement commande à un atelier plutôt parisien que nancéien, comme on le pensait auparavant, et probablement du faubourg Saint-Antoine». Inspiré notamment des modèles de Majorelle pour les pieds évidés, par le jeu caractéristique de courbes et contre courbes et la délicate ornementation naturaliste en bronze doré déclinant le motif du pavot, ce bureau reflète certes l’esthétisme art nouveau, mais on y décèle également le raffinement néo-Louis XV, par exemple dans le décor en bois sculpté de fleurs et feuillages. Un style qui avait encore cours à Paris à cette époque. Aucun nom n’est avancé à ce jour, mais les recherches continuent…

à voir
Salle des Splendeurs des courtisanes,
MAD, musée des Arts décoratifs,
107 rue de Rivoli, Paris Ier.
www.madparis.fr
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