La courbe généreuse des taxes et le Christ à face de batracien

Le 03 novembre 2017, par Vincent Noce
 

La provenance des biens culturels, si mal considérée des historiens de l’art dont les pensées sont bien trop élevées pour s’abaisser à ce genre de trivialité, ne cesse de se rappeler à nous. Quelquefois, ces derniers se font rattraper par l’Histoire. La mésaventure est survenue à Washington à un conservateur du Smithsonian. Entre un gilet de sauvetage du Titanic, le prototype du téléphone Bell et le Stetson de JR dans «Dallas», le musée de l’Histoire américaine a accroché une nappe. Pas n’importe quel chiffon : celui sur lequel un économiste de l’école de Chicago, Art Laffer, aurait tracé un graphique devenu l’icône de la tax revolt (littéralement, la révolte des impôts). Fin 1974, après la défaite des Républicains aux élections à la mi-mandat de Gerald Ford, il voulait convaincre un membre de son cabinet, Dick Cheney, du bien-fondé d’une baisse des impôts, susceptible de doper la croissance et, par contrecoup, d’augmenter les revenus fiscaux. La «courbe de Laffer», à l’allure de sein généreux, a inspiré les mandats de Reagan et de Bush, avec les résultats que l’on sait. Elle revient à la mode avec Donald Trump. À ce titre, ce symbole primaire dans tous les sens du terme, peut-être méritait bien d’être exhibé au Smithsonian. Mais l’était-il vraiment, primaire ? Avant de l’accrocher et d’en rédiger le cartel, le conservateur ne songea pas à s’enquérir des circonstances de cet événement, comparable à l’affichage de la dénonciation de Luther sur l’église de Wittemberg, il y a exactement cinq cents ans. Des journalistes ont interrogé le professeur dans sa retraite.

Le conservateur tempête, assurant qu’il possède bien « un original ». Tout dépend de la définition qu’il accorde à l’originalité.

À 77 ans, il a gardé le souvenir de ce dîner au Two Continents, évoqué aussi par son ex-épouse et Dick Cheney dans ses mémoires. Mais les nappes de ce restaurant sont en papier, et le témoignage historique a dû promptement finir à la poubelle. Or, le musée expose une nappe bien repassée, en tissu, sur laquelle le dessin est dédié à Donald Rumsfeld, alors chef de cabinet de la Maison-Blanche, qui n’était pas présent ce soir-là. «Comment voulez-vous que, emporté par ma démonstration, en fin d’un dîner un peu arrosé, j’aie pu exécuter un dessin aussi soigné !», s’amuse l’auteur. En fait, son geste est devenu si populaire qu’il fut invité à le répéter, que ce soit pour Rumsfeld ou pour Paul Ryan, l’actuel speaker et grand pourfendeur des taxes, qui conserve religieusement son modèle encadré dans son bureau. L’emblème du musée a, lui, été acquis, dans des conditions qui n’ont pas été révélées, auprès de la veuve d’un éditorialiste du Wall Street Journal qui se fit le porte-parole de ce mouvement, Jude Wanniski. Art Laffer se souvient d’avoir retracé sa courbe deux ans plus tard à sa demande, en ajoutant un commentaire et une date imaginaire. Le conservateur tempête, assurant qu’il possède bien «un original». Tout dépend de la définition qu’il accorde à l’originalité. En quête d’origine aussi, Christie’s a fait un grand pas en proposant le Salvator Mundi  de Rybolovlev dans une vente d’art contemporain. Les mauvais esprits la soupçonnent de rechercher un gogo à la méga-fortune, plus aisé à dénicher dans ce genre de manifestation que dans une galerie d’art ancien, capable de consacrer cent millions de dollars à cette ruine, dans laquelle certains ont cru percevoir la touche de Vinci dans quelques boucles de cheveux. Mais pas du tout : Christie’s obéit en fait à un sentiment éthique, en reconnaissant que le tableau est bien une œuvre contemporaine  celle du restaurateur qui a dû la repeindre quasiment en entier. Il est juste regrettable que le nom de l’artiste ne soit pas mentionné.

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