La Corée, des artistes de qualité pour un marché confidentiel

Le 21 novembre 2019, par Virginie Chuimer-Layen

L’ouverture du bureau parisien de la galerie séoulite 313 Art Project et une nouvelle «carte blanche» au musée Guimet sont l’occasion de faire le point sur la création contemporaine au pays du Matin calme.

Jang Kwang-Bum, Reflet J, 2017, acrylique sur toile et ponçage, 210 x 140 cm, détail.
COURTESY GALERIE FRANÇOISE LIVINEC

La progression de 10 % du chiffre d’affaires de la Korean International Art Fair (KIAF) pour sa dix-huitième édition (voir l'article Sur quel pied danser… de la Gazette n° 34, page 224) reflète-t-elle la réalité du marché coréen et sa place à l’échelle internationale ? Selon le rapport Artprice 2019 sur l’art contemporain, le pays se situe au cinquième rang du classement asiatique des ventes, loin derrière Hong Kong, la Chine, le Japon et Taiwan. «Bien que d’une grande richesse, la Corée occupe une position mineure en regard de celle de la Chine, représentant 29 % du produit des ventes en 2018», explique Guillaume Piens, directeur de la foire Art Paris Art Fair. En 2016, cet inlassable défricheur de scènes artistiques étrangères moins connues du grand public avait présenté un bel éventail de la production coréenne au Grand Palais. «Dans les années 1990, c’était de loin le plus important marché d’art en Asie», rétorque Emmanuel Perrotin ayant ouvert la même année, à Séoul, sa seconde galerie asiatique. «Cependant, précise-t-il, il est difficile d’accès, ne s’improvise pas et dépend d’une situation politique et fiscale instable.» Un constat que nuance en partie la galeriste parisienne Maria Lund, soutenant dans son écurie cinq artistes coréens : «La place de la Corée au sein du marché mondial est, selon moi, croissante. Son économie forte, son nombre grandissant de fortunes et ses musées font que certains artistes bénéficient d’une attention nationale importante, favorable à leur exportation et à leur visibilité, ainsi que d’une reconnaissance internationale toujours plus grande.» En d’autres termes, un marché presque «négligeable» sur la balance mondiale, timide en regard de ses voisins, mais prometteur par, entre autres, la qualité de ses créateurs.

Min Jung-Yeon, Quinze jours sans boire K17070, 32 x 25,5 cm, détail encre de Chine et crayon de couleur sur papier 2014.
Min Jung-Yeon, Quinze jours sans boire K17070, 32 25,5 cm, détail encre de Chine et crayon de couleur sur papier 2014. COURTESY MIN JUNG-YEON & GALERIE MARIA LUND


Esthétique du silence
Alors qui sont-ils ? «L’intérêt est toujours plus fort pour les artistes du mouvement abstrait monochrome Dansaekwha, représenté entre autres par Chung Chang-Sup, Ha Chong-Hyun, Cho Yong-Ik, dont les travaux, dans les années 1970, ont influencé plusieurs générations d‘artistes comme Park Seo-Bo, mais aussi Lee Ufan», poursuit Guillaume Piens. À la KIAF, au moins dix galeries présentaient, chacune, des pièces de ces deux derniers. «En 2014, nous avons organisé les premières expositions de Park Seo-Bo et Chung Chang-Sup, en France et à New York, ajoute Emmanuel Perrotin. Il nous paraît essentiel d’exposer en Corée et en Asie, et plus largement à travers le monde, ces figures majeures de l’art contemporain, dont les œuvres pétries de considérations spirituelles révèlent une forme de rituel cosmogonique conduisant à une harmonie sincère avec la nature.» Et Maria Lund d’ajouter : «J’aime leur dimension méditative et spirituelle. Celles de Lee Jin Woo, constituées de strates, sont réalisées à l’aide d’un processus quasi méditatif, tout comme celles, fragiles et délicates, de Choi Byung-So… Leurs travaux me font avancer dans ma quête de compréhension du sens et du non-sens, dans ma recherche sur le vide et le plein, ma quête de signification d’un “quasi rien”.» Un hommage partagé par la galeriste Françoise Livinec, présente pour la troisième fois consécutive à la KIAF : «Ici, je me sens comme à la maison, au Huelgoat, sur les pas du poète breton Victor Segalen. J’y retrouve une certaine rugosité et une austérité emblématiques de la Bretagne comme de la Corée. Et puis, certains de mes artistes, comme Loïc Le Groumellec, partagent cette esthétique du silence et du temps, si sensible chez les Coréens que la galerie soutient.» Cette plasticité de la discrétion, du temps et du silence, nous la retrouvons aussi sur le stand de la galerie coréenne Palzo, à travers la série «Starfield» de Sim Hyang, artiste décédée en 2019. Ses broderies sur papier Hanji expriment à travers des matériaux traditionnels une délicatesse empreinte de spiritualité et de sens profond. Mais cette scène ne saurait se résumer à ce seul aspect. «Il existe également une veine techno-futuriste utilisant les technologies et l’image numérique», ajoute Guillaume Piens, comme celle traitant du politique et de la frontière matérialisée par la zone démilitarisée entre les deux Corées, aimantant l’imaginaire de la jeune génération.»
Collectionneurs discrets et institutions influentes
Cette pluralité de visions jouant sur l’absence de narration, la division de la société, sur de nombreuses influences nourries par une histoire douloureuse, plaît aux collectionneurs nationaux et internationaux, même si, selon Choi Woong-Chul, directeur de la KIAF, les Coréens sont plus enclins à acheter des pièces majeures d’artistes internationaux. «Nos collectionneurs sont surtout intelligents et très discrets», explique Bonaventure Kwak, directeur de la galerie 313 Art Project, à Séoul. «Leurs collections à la fois nationales et internationales ne sont pas un faire-valoir.» Ce qu’affirme Françoise Livinec : «Sensibles, cultivés, ils sont éloignés des effets de mode et présents sur le marché international depuis très longtemps. Certains même ont ouvert des musées.» Depuis les années 1990, l’ouverture de galeries, de fondations privées, d’écoles et de biennales d’art contemporain réputées, de résidences d’artistes mais aussi celle de musées tels que le Leeum Samsung Museum of Art en 2004, influent aussi sur l’essor de cette scène artistique. En témoigne encore le nouveau projet de Musée national d’art moderne et contemporain (MMCA) dirigé par Yun Bummo, qui accroît ses liens avec d’autres institutions à Séoul. Tout en renforçant ses différents sites à Gwacheon, Deoksugung, Séoul et Cheongju, à travers des missions différentes.

 

Hur Kyung-Ae, Sans titre, 2018, acrylique sur toile, 100 x 81 cm.
Hur Kyung-Ae, Sans titre, 2018, acrylique sur toile, 100 81 cm. COURTESY GALERIE FRANÇOISE LIVINEC


Paris à l’heure coréenne
Et à Paris, certains indices ne trompent pas. Le 22 octobre dernier, s’est ouvert le bureau parisien de la 313 Art Project, au deuxième étage d’un immeuble du 8e arrondissement. «Pourquoi Paris ? D’une part, parce que le directeur de la galerie de Séoul est français, de parents coréens et vit ici, nous explique Julien Duboux, son directeur. D’autre part, parce que nous représentons plusieurs artistes hexagonaux en Corée  : Daniel Buren, Xavier Veilhan, les frères Quistrebert... Cette antenne ouverte sur rendez-vous nous permet de nous rapprocher d’eux. D’un point de vue stratégique, on ressent un intérêt européen toujours plus grand pour l’art contemporain coréen. Avec sa position centrale au sein de l’Europe, Paris occupe une place de choix. Et beaucoup d’artistes y ont travaillé et vécu. D’y être présents est pour eux important.» Enfin, à côté de l’exposition «L’Asie maintenant», du Musée national des arts asiatiques -Guimet présentant notamment des peintures de Kim Chong-Hak, la nouvelle carte blanche contemporaine de l’institution est confiée à la Coréenne Min Jung-Yeon. L’installation immersive Réconciliation évoque en filigrane les problèmes de son pays. Dans la rotonde, elle démultiplie les points de vue d’un dessin monumental représentant, entre autres, des troncs de bouleau, à l’aide d’un jeu étudié de miroirs. Des artistes convoités à l’international en prise avec un marché freiné par l’hégémonie chinoise, voilà le paradoxe que nourrit la scène coréenne actuelle. Et si Emmanuel Perrotin déplore quelque peu le manque de visiteurs dans sa galerie séoulite en regard de ses autres espaces, Maria Lund reste positive :  «Cet art est promu à un bel avenir car, indépendamment des questions d’argent et de marché, les artistes ont des choses à dire et les outils pour les exprimer.»

à voir
«Réconciliation», carte blanche à Min Jung-Yeon,
«L’Asie maintenant» Musée national des arts asiatiques - Guimet,
6, place d’Iéna, Paris XVIe, tél. : 01 56 52 53 00.
Jusqu’au 17 février 2020.
www.guimet.fr


313 Art Project,
10 avenue Franklin-Roosevelt, 75008 Paris, tél : 01 44 07 94 90.
www.313artproject.com
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