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La commode de la chambre de Louis XV à Versailles

Publié le , par Sophie Humann

Le célèbre meuble exécuté par Gaudreaus et Caffieri, exceptionnellement prêté par la Wallace Collection de Londres, retrouve sa place d’origine au palais. Un événement historique.

Antoine-Robert Gaudreaus (1680-1746) et Jacques Caffieri  (1678-1755), commode livrée... La commode de la chambre de Louis XV à Versailles
Antoine-Robert Gaudreaus (1680-1746) et Jacques Caffieri  (1678-1755), commode livrée pour la chambre de Louis XV à Versailles, Londres, Wallace Collection.
© Wallace Collection, London / Bridgeman Images

Pour la première fois depuis la mort de Louis XV en 1774, la commode restée pendant trente-cinq ans dans sa chambre à Versailles va, pour quelques instants, retrouver sa place d’origine dans l’appartement du roi. Quelques prises de vue plus tard, le précieux meuble, comptant parmi les plus célèbres du XVIIIe siècle, sera à nouveau déplacé pour figurer dans l’exposition que le château consacre aux goûts et aux passions du Bien-Aimé. Cette commode royale est exceptionnellement prêtée par la Wallace Collection – chose auparavant impossible, de même que pour la collection du duc d’Aumale à Chantilly –, les conditions de prêt ayant été un peu assouplies en 2019, d’un commun accord entre les trustees et le directeur de l’institution britannique. On ignore jusqu’à quel point Louis XV s'est directement intéressé à la création de ce chef-d’œuvre de l’art rocaille. Néanmoins, «il est impossible qu’un objet comme cette commode ait été conçu sans que le roi en ait approuvé le modèle», précise Yves Carlier, adjoint au directeur du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon et co-commissaire de l’exposition. Le meuble est dessiné en couleurs par Sébastien-Antoine Slodtz, sculpteur du cabinet du roi qui, comme son frère Paul-Ambroise, imagine également des modèles de fontaine ou de décors de théâtre. Un dessin du projet à la plume et encre noire rehaussé de lavis gris, rouge et jaune, daté de 1738-1739 et conservé à la Bibliothèque nationale de France, lui est en tout cas attribué. Antoine-Robert Gaudreaus, maître ébéniste depuis 1708 et fournisseur du Garde-Meuble de la Couronne depuis une dizaine d’années, est choisi pour la fabrication. Il épaissit un peu les pieds par rapport au dessin, raccourcit la longueur pour assurer l’équilibre du meuble, tout en conservant le galbe de sa façade à deux arches : une description détaillée de l’ensemble figure dans le Journal du Garde-Meuble de la couronne.

L'art rocaille à son sommet
Antoine-Robert Gaudreaus a une prédilection pour le bois de violette (jacaranda du Brésil) et la marqueterie monochrome à motifs géométriques. Autour du cartouche central, il choisit de plaquer le bois découpé en diagonale selon une technique dite en saucisson : les veines du bois sont ainsi plus visibles. En alternant et en opposant les différents morceaux, l’ébéniste crée des motifs de cœur, d’ailes de papillon, des ondulations qui renforcent l’impression de mouvement. Le cartouche central et les portes latérales sont quant à eux recouverts de bandes de bois de violette, entrecroisées sur un fond à damier en bois de férole, dit aussi «bois marbré». Les portes des côtés sont plaquées de bois de cèdre, avec des baguettes de buis et de bois de violette. Aujourd’hui tapissés de lin rouge, les tiroirs et l’intérieur des petites armoires latérales sont en acajou. Fondeur et ciseleur du roi, Jacques Caffieri fournit les bronzes, auxquels il donne une puissance et une vie bien plus importantes que sur le dessin préparatoire, au risque d’étouffer dans sa flamme créatrice le délicat travail du bois, qu’il recouvre en partie. L’art rocaille est ici porté à son sommet, comme dans la caisse que le bronzier a conçue pour abriter la pendule de Passemant (voir Gazette n° 22, page 252). La commode est donc livrée le 15 avril 1739 pour la chambre à coucher de sa majesté. Si n’y figure pas la marque de Gaudreaus, elle est signée par Caffieri sur l’une des montures et l’estampille en double «V» sur le bâti indique qu’elle est destinée à Versailles.
Disposée sous un miroir, elle fait face à la cheminée, le reste de la pièce étant orné de panneaux sculptés blanc et or. Au fil des saisons, les tissus changent 
: ainsi en hiver, pour conserver la chaleur, y sont tendus des velours pourpre à motifs de rameaux, dont la couleur répond aux teintes du marbre original de Sarrancolin de la commode, à celles des bois de violette et de férole, aux ors mats et lustrés des montures. Au décès de Louis XV, les meubles de ses appartements sont, selon la coutume, offerts au premier gentilhomme de la chambre. Le duc d’Aumont hérite donc de la commode royale. Mécène et amateur des nouvelles lignes néoclassiques, il envoie cette pièce démodée dans son château de Guiscard, dans l’Oise, où elle vivra une paisible retraite jusqu’en 1826, lorsque les héritiers du duc céderont le château et son mobilier au baron Oberkampf — qui s’en débarrasse assez vite. On retrouve la trace du meuble de Gaudreaus et Caffieri grâce à une photo conservée dans les archives des marchands d’antiquités Beurdeley, qui l’ont sans doute vendue au 4e marquis d’Hertford, après l’avoir fait restaurer. C’est ainsi que son fils naturel Richard Wallace en a hérité, et qu’elle se trouve aujourd’hui dans son extraordinaire collection de Manchester Square à Londres. Ces derniers mois, la commode a reçu quelques soins avant de retrouver sa place originelle : les montures en métal doré ont été retirées, nettoyées, cirées et polies. Là où les abrasions étaient trop visibles, des pigments et de la poudre de mica ont été ajoutés. Dans un deuxième temps, les restaurateurs ont procédé à un nettoyage et à un cirage très doux des placages de bois ternis, dont les points les plus fragiles ont été consolidés. Une sécurité supplémentaire avant le voyage.


à voir
«Louis XV, passions d’un roi»,
château de Versailles, tél. : 01 30 83 78 00.
Du 18 octobre au 19 février 2023.
www.chateauversailles.fr
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