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La collectionneuse Astrid Ullens et sa fondation à Bruxelles

Publié le , par Sophie Bernard

Née dans une famille où l’on recevait Alain Bombard, Georges Duhamel, Elisabeth Schwarzkopf et Herbert von Karajan, la collectionneuse d’art contemporain et de photographie Astrid Ullens de Schooten Whettnall a créé la Fondation A Stichting, il y a tout juste dix ans.

Astrid Ullens La collectionneuse Astrid Ullens et sa fondation à Bruxelles
Astrid Ullens

Comment êtes-vous devenue collectionneuse ?
J’ai commencé par l’art contemporain dans les années 1980, en travaillant avec la galeriste anversoise Micheline Szwajcer, grâce à laquelle j’ai rencontré les plus grands sculpteurs et peintres de l’époque, comme Carl Andre, On Kawara, Stanley Brouwn, Alighiero Boetti… Ayant grandi dans une famille très cultivée, ce fut un bain de jouvence. Car avant de travailler, j’avais une vie de femme au foyer obéissante, mère de quatre enfants. Ces deux univers restaient séparés : je n’osais pas montrer mes acquisitions chez moi.

Comment en êtes-vous venue à la photographie ?
Quand j’ai pris conscience que l’art contemporain devenait un business, c’est-à-dire quand l’argent a pris le pas sur le travail des artistes… Ce n’est pas ma conception des choses. Je n’ai jamais acheté par spéculation. Je ressentais le besoin de me documenter, de rencontrer les artistes, d’échanger avec eux. Certes, certains étaient chers – j’ai acquis des œuvres à 15 000 €, c’était un gros effort – mais les prix n’étaient pas démesurés comme par la suite. Du jour au lendemain, j’ai tout arrêté. La photo est venue par l’achat d’un tirage de Brancusi à la foire de Bâle, à défaut d’acquérir une de ses sculptures. Je ne pensais pas aller plus loin. Et je suis allée à Paris Photo, à l’époque au Carrousel du Louvre. Sur le stand de Thomas Zander, j’ai découvert les « Prototypes » de Lewis Baltz. C’est ainsi que j’ai attrapé le virus.
 

Adriana Lestido, Sans titre, 1991-1993. © Adriana Lestido
Adriana Lestido, Sans titre, 1991-1993.
© Adriana Lestido

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce médium ?
J’ai pris conscience que la photo représentait le témoignage de ce qui est voué à disparaître, et que les jours des tirages argentiques étaient comptés. L’idée de la transmission est très importante pour moi, plus que jamais maintenant que j’ai 83 ans et 15 petits-enfants. Je considère l’art comme un espace de dialogue. C’est pourquoi, à partir des années 2000, j’ai réuni mes acquisitions dans un bel appartement-loft à Bruxelles, afin de les partager avec les autres. Dans un cercle intime, avec mes petits-enfants, et plus largement en organisant des événements atypiques réunissant artistes, performers, stylistes, musiciens, etc. J’ai été très critiquée, mais j’ai toujours aimé déranger !

Quel type de collectionneuse photo êtes-vous ?
Je me suis d’abord concentrée sur les Américains, de Walker Evans à Martha Rosler et Harry Callahan, en passant par Helen Levitt. J’ai beaucoup acheté à Londres, Düsseldorf et Cologne, puis à Bâle et à Paris Photo, et enfin aux États-Unis et au Japon. Mes toutes premières acquisitions ne dépassaient pas les 1 000 dollars, parfois moins, comme des Lee Friedlander à 75 dollars. Je ne me suis pas limitée à une période précise. Ce qui caractérise ma collection, c’est que j’ai toujours acheté des ensembles, voire des œuvres complètes. Notamment des jeunes, comme Thomas Boivin, présenté à la Fondation dernièrement. Pour certains, j’ai plus d’une centaine de tirages. Par exemple, j’ai la collection complète des « Brown Sisters » et de nombreux autres tirages de Nicholas Nixon. Et je crois être la plus grande collectionneuse privée de Lewis Baltz.

Qu’est-ce qui vous a plu chez lui ?
Je trouve extraordinaire d’avoir eu le courage de traiter du sujet de la déshumanisation de l’industrialisation dans les années 1960. C’est un travail difficile d’accès, voire dérangeant. À l’époque, il n’avait pas l’aura d’aujourd’hui et ce sujet n’attirait personne. J’ai pourtant tout de suite compris que c’était un témoignage unique. C’est la même chose pour Robert Adams. Je l’ai découvert dans une exposition sur la déforestation, il y a plus de vingt ans. Certaines photos me donnent encore la chair de poule. Sur ces sujets liés à l’environnement, je me suis aussi passionnée pour Mitch Epstein, qui est devenu un ami.
 

La dimension purement esthétique vous intéresse-t-elle ?
Non, en matière de photographie comme d’art contemporain, mon fil conducteur est ce qui me questionne intellectuellement, ce qui permet de comprendre le monde, ce qui oblige à voir. La part documentaire prend le pas sur le reste. Et plus c’est engagé, plus cela me plaît. Je pense à Jo Ractliffe, qui a dénoncé la guerre en Angola, un travail d’une grande dureté. Après la photo américaine, j’ai commencé à m’intéresser à celles d’autres régions du monde : le Japon et l’Amérique latine, peu connues à l’époque, et dont les prix étaient abordables. À l’instar de la Mexicaine Graciela Iturbide que je continue à acheter. Nous préparons une exposition pour la fin janvier 2023.

Combien votre collection compte-t-elle de pièces ?
Je n’aime pas donner de nombre précis. Cent, mille ou plus, quelle différence cela fait-il ?
Il y a une autre raison 
: j’ai longtemps préféré rester anonyme. Quand je vais dans une foire, je ne me présente pas. Ainsi, j’ai une liberté totale. Cependant, je cultive des liens privilégiés avec certaines galeries. Quand elles comprennent à quel point vous êtes perfectionniste, elles vous apportent le meilleur. C’est un privilège qui s’acquiert au fil du temps.


Comment est née l’idée d’ouvrir une fondation ?
Toute ma vie est une histoire de rencontres. En 2009, j’ai fait un voyage en Afghanistan dans un contexte privé, avec une amie dirigeant une ONG qui a permis la scolarisation de 350 000 enfants. Pendant ce séjour, j’ai pris conscience des dangers de l’intégrisme et de l’importance de l’éducation. Il y a beaucoup à faire en Belgique. À mon retour, je me suis dit que cela n’avait pas de sens de garder toutes ces photos dans des tiroirs. Un peu par hasard, j’ai trouvé un local qui a une âme et une histoire, une ancienne usine Bata, située dans un quartier populaire de Bruxelles. Ainsi est née la Fondation en octobre 2012. Ce qui m’a décidée, c’est qu’il y avait un appartement au-dessus : si l’on veut faire les choses correctement, il faut vivre dans le quartier. Pendant huit ans, nous avons mené un programme d’éducation pour les enfants de Bruxelles issus de milieux défavorisés, en lien avec les écoles. Je me suis piquée au jeu en faisant moi-même le guide jusqu’à ce que la crise sanitaire y mette fin.
 

Gabriele et Helmut Nothhelfer, Mädchen mit Gipsmaske «Kinderfest der alleinstehenden Mütter und Väter», Brauhofstraße, Berlin, 1983. © Gab
Gabriele et Helmut Nothhelfer, Mädchen mit Gipsmaske «Kinderfest der alleinstehenden Mütter und Väter», Brauhofstraße, Berlin, 1983.
© Gabriele und Helmut Nothhelfer, avec l’aimable autorisation des artistes

En quoi l’année 2021 marque-t-elle un tournant pour la Fondation ?
En mars de cette année-là, malgré les incertitudes liées au Covid, j’ai décidé de rouvrir et de présenter une partie de ma collection avec l’exposition « L’Amérique latine éraflée ». C’était la première fois que je le faisais officiellement. Auparavant, j’avais prêté à de nombreuses institutions étrangères et avais présenté 240 photographies en tant qu’invitée d’honneur à Paris Photo en 2019, mais toujours assez discrètement. Pourtant, je navigue dans le milieu de la photographie depuis plusieurs années : je suis membre du conseil d’administration de l’Institut pour la photographie de Lille depuis le début, aux côtés de Marin Karmitz et de Sam Stourdzé. Dorénavant, je souhaite partager plus largement ma collection.

Intitulée « Regards de femmes », l’exposition anniversaire des dix ans vous tient particulièrement à cœur. Pourquoi ?
D’abord parce qu’elle montre une autre facette de ma collection, avec une vingtaine d’artistes, de Lisette Model à Diane Arbus en passant par Luz María Bedoya. Et surtout parce que ces artistes ont en commun une forme d’engagement. Comme elles, je ne supporte pas l’injustice. Et je ne crains pas de dire que les femmes dénoncent souvent plus courageusement que les hommes. C’est un bel exemple pour mes petits-enfants. C’est une façon de leur dire qu’ils ont le devoir de s’engager dans la société de demain.

à voir
« Regards de femmes »,
Fondation A Stichting,
304, avenue Van Volxem, Bruxelles,
Du 24 septembre au 18 décembre 2022.
fondationastichting.com


 

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