La collection Neess au musée de Wiesbaden

Le 25 juin 2019, par Claire Papon

Conservée à l’abri des regards depuis plus de cinquante ans, la collection d’art nouveau et de peinture symboliste de Ferdinand Wolfgang Neess est la vedette du musée de Wiesbaden.

Koloman Moser (1868-1918) pour l’Atelier viennois (Wiener Werkstätte), pendule de table en argent et verre, 1904, 31,5 21,5 12 cm.
© Markus Bollen, Museum Wiesbaden, collection F.W. Neess

Il y a des anniversaires qui marquent plus que d’autres. Wolfgang Ferdinand Neess devrait se souvenir de celui-ci. Ce 29 juin, il fête ses quatre-vingt-dix ans, le jour même où le musée de Wiesbaden ouvre au public de nouveaux espaces consacrés aux œuvres de sa collection dédiée aux arts décoratifs 1900. Deux ans ont été nécessaires pour permettre au projet d’être réalisé. Le 23 mars 2017, un accord de donation était signé avec Boris Rhein, ministre des Arts et des Sciences du Land de Hesse, à hauteur de 45 millions d’euros. Sans héritier direct, Ferdinand Neess et son épouse Danielle cherchaient une solution pour que leur collection puisse perdurer. Trois ans auparavant, la ville de Neuss, berceau familial à un jet de pierres de Düsseldorf, avait été sollicitée et séduite. Mais la politique est venue jouer les trouble-fête… Le couple s’est alors tourné vers Wiesbaden, où il vit depuis longtemps. Si cet accord permet au musée de «devenir l’un des centres européens les plus importants de l’art nouveau», Ferdinand Neess, lui, préfère rester discret. Comme il l’a toujours été. Les 800 mètres carrés de salles d’exposition – les tableaux anciens montrés jusque-là rejoindront une aile en cours de construction – offrent au visiteur un parcours où voisinent verreries, céramiques, argenterie, meubles et tableaux français, allemands, autrichiens, anglais et italiens, dans l’esprit qui a toujours guidé le bienfaiteur. Au total, 550 œuvres, dont personne ou presque ne connaissait l’existence. Elles reposaient dans l’écrin que constitue la Weiße Haus, la maison art nouveau que les Neess habitent depuis le milieu des années 1980 : promise à la démolition quand ils l’ont découverte, ils l’ont entièrement rénovée à la mesure de leur collection.
 

Oskar Zwintscher (1870-1916), Portrait avec des narcisses jaunes, 1907, huile sur toile, 64,5 x 42 cm.
Oskar Zwintscher (1870-1916), Portrait avec des narcisses jaunes, 1907, huile sur toile, 64,5 42 cm.© Markus Bollen, Museum Wiesbaden, collection F.W. Neess

Marchand puis collectionneur
Rien, pourtant, ne prédestinait Ferdinand Neess à devenir collectionneur, même s’il n’envisageait pas de suivre une voie qui semblait toute tracée, au sein d’une famille originaire de la région de Cologne, où l’on est homme d’affaires ou industriel presque de père en fils. Un jour, on lui offre l’ouvrage de Robert Schmutzler intitulé Art nouveau (1962) et «c’est le déclic. L’art nouveau est devenu mon monde», raconte-t-il, les yeux pétillant à l’évocation de ce souvenir vieux de plus de cinquante ans. La passion est immédiate pour ce «style nouveau», où la création artistique européenne s’étend des services de table aux bâtiments. Pour quelques dizaines de marks, il achète, à Munich, une paire de candélabres en argent qu’il a conservés jusqu’à aujourd’hui. Ferdinand Neess délaisse rapidement son travail et devient marchand d’art. S’il n’a pas de galerie, il ne manque aucun des grands salons en Allemagne. L’homme est doué pour les affaires et n’hésite pas à garder les œuvres qui ne trouvent pas preneur ou celles qu’il apprécie. Dans les années 1980, il saute le pas et se consacre à sa collection. Il achète, en ventes publiques ou aux marchés aux puces, auprès de grands marchands – Robert Walker, Lillian Nassau, Alain Lesieutre, Jean-Claude Brugnot – ou de particuliers, des œuvres de qualité muséale. Quand il accepte d’en prêter, Ferdinand Neess le fait anonymement. À l’image du tableau de Fernand Khnopff, La Solitude, qu’on a pu admirer au Petit Palais à Paris cet hiver, à l’occasion de la rétrospective consacrée à l’artiste belge, où ses œuvres dialoguaient avec celles de Gustave Moreau ou de Franz von Stuck. Comme à la Weiße Haus. Le collectionneur est toujours prêt à poursuivre ses acquisitions, même si ce n’est guère raisonnable. Le mot ne semble pourtant pas faire partie de son vocabulaire. «J’ai toujours été guidé dans mes choix par le coup de foudre, l’émotion. Quand j’ai les objets en main, je suis dans une bulle. C’est charnel, presque instinctif», s’exclame-t-il. Son œil est infaillible, sa mémoire presque photographique, et sa connaissance de l’art nouveau encyclopédique. Pour Élie Massaoutis, spécialiste de l’art nouveau chez Sotheby’s, à Paris, et ami de longue date de Ferdinand et Danielle Neess, leur collection, dont il a fait l’inventaire il y a quelques années, est «la plus importante en Europe, en quantité mais surtout en qualité».

 

Bernhard Pankok (1872-1943), secrétaire en acajou, noyer et ébène, 1900-1901, 95 x 114 x 59,5 cm.
Bernhard Pankok (1872-1943), secrétaire en acajou, noyer et ébène, 1900-1901, 95 114 59,5 cm.© Markus Bollen, Museum Wiesbaden, collection F.W. Neess

L’œuvre d’une vie
Les verreries de François Décorchemont et de Louis Comfort Tiffany, de la manufacture autrichienne Loetz, partagent les vitrines avec des pièces emblématiques du chef de file de l’école de Nancy, Émile Gallé, comme ses coupes aux libellules ou en forme de crocus et, surtout, sa fameuse lampe stylisant des champignons, Les Coprins. Quatre exemplaires de ce symbole des trois âges de la vie seulement sont connus. Le regard s’arrête tout autant sur La Nature, un buste d’Alfons Mucha, que sur les figures en céramique de Michael Powolny, une pendule en argent de Koloman Moser tout droit sortie de la Wiener Werkstätte, un rarissime chandelier en argent aux élégantes lignes courbes du Belge Fernand Dubois ou un vide-poche naturaliste de l’orfèvre bruxellois Philippe Wolfers. Hector Guimard, dont les meubles aux lignes presque abstraites préfigurent l’art déco, est l’un des artistes préférés de Ferdinand Neess. Pas moins d’une dizaine de pièces ont trouvé leur place dans la collection. Icône des années 1900, le bureau aux orchidées de Louis Majorelle, version la plus luxueuse et la plus aboutie de son modèle aux nénuphars, côtoie sa vitrine La Cascade, chef-d’œuvre de marqueterie. Ce meuble fait partie des derniers achats, tout comme un grand masque de gorgone en terre cuite d’Arnold Böcklin, acquis il y a trois ans à la Biennale de Paris. Plus étonnants peut-être sont les meubles des designers allemands Bernhard Pankok et August Endell, avec leur silhouette architecturée, leurs pieds sculptés, leurs panneaux marquetés et leurs ferrures en argent. Si collectionner l’art nouveau est devenu l’œuvre de la vie de Ferdinand Neess, c’est tout aussi naturellement qu’il s’est tourné vers la peinture symboliste. Le tableau le plus emblématique que les visiteurs pourront admirer au musée de Wiesbaden est un grand triptyque de Wilhelm Bernatzik, au titre prophétique, L’Entrée au paradis. Dans un paysage dominé par un chemin sinueux, deux anges gardiens auréolés inclinent la tête vers leur épée… Cette invitation au rêve répond à Orphée, un panneau de Gustave Moreau, mais aussi à des œuvres de Carlos Schwabe, de Franz von Stuck – dont une impressionnante figure de Sphinx –, des portraits de jeunes filles d’Oskar Zwintscher et d’Edgard Maxence, ou une Muse d’Henri Martin. Sans oublier des tableaux préraphaélites des Anglais Evelyn De Morgan et John Melhuish Strudwick et de l’Italien Emilio Longoni. Passionné de musique classique et de jazz, Ferdinand Neess a composé sa collection idéale, hier privée, aujourd’hui offerte aux regards du plus grand nombre.

à voir
Donation F.W. Neess, Museum Wiesbaden,
Friedrich Ebert Allee 2, Wiesbaden, tél. : +49 611 335 2250.

www.museum-wiesbaden.de
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