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La collection Kalfayan

Publié le , par Geneviève Nevejean

Arsen et Roupen Kalfayan perpétuent la collection familiale, qui célèbre depuis trois générations la culture de leurs ancêtres.

Arsen Kalfayan.© Photo Chryssa Nikoleri  La collection Kalfayan
Arsen Kalfayan.
© Photo Chryssa Nikoleri

Les Arméniens ont le sens de l’histoire, qu’ils opposent vaillamment au dogme de l’amnésie encore pratiqué par une partie de la Turquie. Installée en Grèce dans les années 1880, la famille Kalfayan n’a connu ni les persécutions ni les turpitudes de l’exil forcé. Le lien avec ses racines, elle l’entretient au travers de sa collection, débutée à l’aube du siècle dernier. Chez les Kalfayan, qui ont fait leur la joie de vivre de leur pays d’adoption, on aime l’art, ce gai savoir, plus que les commémorations d’un sombre passé. Collectionneurs par atavisme, les frères Arsen et Roupen Kalfayan, respectivement âgés de 50 et 52 ans, poursuivent avec ambition l’œuvre de leur grand-oncle, Gazaros Gazarian. Antiquaire établi en 1920 à Thessalonique, cet aïeul avait amassé des objets de toutes sortes, avec lesquels il entretenait un rapport d’appropriation quasi obsessionnel. Cela l’avait amené à aménager un lit dans son arrière-boutique, afin d’être au plus près de ses trouvailles tant aimées. «Notre père, Garabed, l’avait côtoyé sans s’offusquer de son extravagance», relate Arsen Kalfayan. «Il continua d’ailleurs, avec notre mère Anahid, d’enrichir sa collection, devenue depuis une véritable affaire de famille, mais en privilégiant de manière plus systématique l’Arménie.» Pendant plusieurs décennies, le couple arpenta les échoppes des petits marchands et antiquaires de Thessalonique. Lorsque dans les années 1980, Arsen et Roupen Kalfayan s’installent à Londres pour y poursuivre leurs études, ils découvrent un monde plus vaste que celui de leur ville natale, ou même de la Grèce. Le marché y offre des pièces d’importance muséale. Outre certaines acquisitions effectuées dans le giron familial, l’ensemble présenté au Musée des Suisses dans le monde, à Genève, résulte d’achats réalisés durant ces trente dernières années. Avec décontraction et une intarissable faconde, Arsen promenait, en ce lendemain de vernissage, ses rondeurs joviales de salle en salle, retraçant passionnément l’histoire de chacune des pièces exposées, soulignant à l’envi son attachement à cet héritage toujours vivant. «Nous avons grandi avec cette collection avant de l’accroître. Aujourd’hui, compte tenu de son ampleur, elle fait moins partie de notre environnement quotidien, mais sa présence est de tous les instants.» Devenu marchand d’art contemporain à Athènes et à Thessalonique, il vend, avec son frère, des œuvres contemporaines pour acheter des antiquités, inversant ainsi les pratiques habituelles. Confrontée à un marché grec moribond, leur galerie ne doit sa survie qu’aux salons internationaux, où ils portent haut et fort les valeurs de leurs origines. Témoin Hrair Sarkissian, l’un des artistes du pavillon de l’Arménie, qui a remporté cette année le Lion d’or de la Biennale de Venise. Preuve s’il en est que rien ne peut éteindre l’entité arménienne, et moins encore son incorruptible vitalité artistique.
 

Bâton de pasteur, ivoire, vers 1650, collection Kalfayan.© Thanos Kartsoglou - Seagullworks Studio
Bâton de pasteur, ivoire, vers 1650, collection Kalfayan.
© Thanos Kartsoglou - Seagullworks Studio


Quels sont, dans l’événement proposé à Genève, les objets véritablement significatifs de l’histoire arménienne ?
Arsen Kalfayan : La tenture d’autel du XIXe siècle, placée au seuil de l’exposition, représente Grégoire l’Illuminateur, apôtre évangélisateur qui, dès 301, fera de l’Arménie le premier État officiellement chrétien. Ici, il est associé au mont Ararat, aujourd’hui situé en Anatolie, emblématique des difficiles relations entretenues avec la Turquie. Un siècle après sa mort naît l’alphabet arménien, qui constitue l’autre caractère identitaire de cette communauté.

Quels sont les autres traits propres à l’Arménie ?
Notre collection englobe les arts décoratifs, notamment des lanternes que l’on ne trouve que dans les églises arméniennes, y compris dans celle de Jérusalem, comme en témoigne l’aquarelle d’un artiste voyageur allemand du milieu du XIXe siècle. Elles avaient la particularité d’être surmontées d’ornements sphériques, imités des œufs d’autruche, qui protégeaient des souris. Lorsque celles-ci voulaient boire l’huile des lampes, elles glissaient invariablement sur la surface. Très recherchées, ces suspensions proviennent souvent de Kütahya, ville de l’Anatolie connue depuis l’Antiquité, où les potiers, en majorité arméniens, réalisaient des objets liturgiques destinés presque exclusivement aux mosquées et aux églises.

 

Croix, argent plaqué, agate et métal, Kütahya, 1709, collection Kalfayan. © Thanos Kartsoglou - Seagullworks Studio
Croix, argent plaqué, agate et métal, Kütahya, 1709, collection Kalfayan.
© Thanos Kartsoglou - Seagullworks Studio


Comment l’idée d’un territoire aux frontières perpétuellement mouvantes transparaît-elle ?
De ses limites géographiques fuyantes émane un phénomène d’acculturation, illustré par différents types de carreaux de céramique de Kütahya. La production y était massive, puisque les murs des églises en étaient entièrement recouverts. Elle reflète la multiplicité des influences. Certains carreaux s’inspirent de modèles syriens, chinois, italiens ou hollandais. Un rideau en soie orné de fleurs, de facture ottomane et d’origine clairement islamique, a été réutilisé dans le cadre de la liturgie arménienne. D’autres exemples similaires prouvent que ces réemplois étaient fréquents. Pour autant, l’orfèvrerie, réputée depuis l’Antiquité, de même que les textiles et enluminures arméniennes se distinguent de leurs sources d’inspiration par la naïveté des représentations.

Pour quelles raisons avez-vous privilégié les manuscrits, ou plus largement l’écrit ?
Les inscriptions sont essentielles, car elles renvoient à des églises aujourd’hui disparues ou à des provenances dressant la cartographie d’un territoire culturellement arménien. Certaines identifient des commanditaires. Je songe à un service de table, exécuté à Canton pour une famille arménienne du nord de la Perse. Elles désignent la classe sociale d’un ou de plusieurs donateurs, tel ce flambeau en cuivre, de la fin du XVIIe siècle, qui cite plusieurs noms de commanditaires modestes qui s’étaient fédérés pour effectuer un don.

 

Carreau décoratif d’église, céramique émaillée, premier quart du XVIIIe siècle, collection Kalfayan.© Thanos Kartsoglou - Seagullworks Stu
Carreau décoratif d’église, céramique émaillée, premier quart du XVIIIe siècle, collection Kalfayan.
© Thanos Kartsoglou - Seagullworks Studio


Y a-t-il d’autres collections qui, par leur diversité, soient comparables à la vôtre ? I
l n’y en a guère, si ce n’est celle d’Alex et Marie Manoogian, à Detroit. La plupart se concentrent plus volontiers sur les manuscrits, ou le textile, mais aucune, je crois, n’englobe autant de domaines. Plus nombreuses par le passé, elles ont souvent fait l’objet de donations au Metropolitan de New York, au Victoria & Albert Museum ou au musée du Louvre.


Cela signifie-t-il qu’il n’y a pas de réelle concurrence ?
Elle s’établit surtout avec des collectionneurs de manuscrits, qui sont très prisés. Depuis vingt ou trente ans, nous sommes en compétition avec des institutions qui, comme la Morgan Library, disposent d’un important département consacré aux livres.

Où achetez-vous ?
Partout. À Amsterdam, Montpellier… J’avais repéré une gourde de pèlerinage de Kütahya, détenue par un Grec. Pendant près de trente ans, ma mère et moi avions vainement essayé de le convaincre de nous la céder. Je l’ai revue et acquise, bien plus tard, dans une vente à Miami. Il m’est aussi arrivé de trouver plusieurs pièces d’un même service de table en salles de ventes, chez un antiquaire à Londres et enfin au Portugal. Ce sont là autant d’excuses pour voyager.

À VOIR
«Suisse-Arménie. La collection Kalfayan, sur le chemin de la mémoire», musée des Suisses dans le monde, château de Penthes,
18, chemin de l’Impératrice, 1292 Pregny-Chambésy, Suisse, tél. : +41 22 734 48 65/ 022 734 90 21,
Jusqu’au 20 septembre.
www.penthes.ch
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