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La collection d’un orfèvre en la matière

Publié le , par Anne Doridou-Heim

Stéphane Faniel, historien et collaborateur de Christofle, avait réuni un corpus d’exception, du grand classique saupoudré de quelques modèles originaux.

Paris, 1714-1715, maître orfèvre Nicolas-François Cheron, reçu en 1700, saupoudroir... La collection d’un orfèvre en la matière
Paris, 1714-1715, maître orfèvre Nicolas-François Cheron, reçu en 1700, saupoudroir en argent de forme balustre, sur un piédouche ciselé de feuillage, la base ornée d’appliques de termes féminins et de feuilles lancéoléesh. 23,5 cm, 580 g.
Estimation : 30 000/40 000 
Adjugé : 94 720 €

Le nom de Stéphane Faniel (1909-1978) est bien connu des spécialistes d’argenterie, puisqu’il contribua, dès le début des années 1950, à l’ancrage de la maison Christofle sur le chemin de l’avant-garde, d’abord en tant que dessinateur puis comme directeur artistique de 1960 à son décès. Fondée en 1830, l’entreprise avait au siècle suivant subi durement la crise de 1929 ; heureusement, l’équipement des paquebots lui apporta de grandes vagues de commandes – 40 000 pièces pour le Normandie en 1935. Elle sut ensuite se renouveler, en faisant appel à des designers de talent venus de différents horizons artistiques. Si l’on parle surtout d’elle pour ses pièces en métal argenté, le massif fait également partie de son ADN. Avec la disparition prématurée, en 2021, d’Anne Gros, qui veillait sur la collection et les archives de Christofle, la mémoire de la maison est un peu en sommeil, et l’implication exacte de Stéphane Faniel n’est pas aisée à retracer. On sait qu’il créa de nombreux modèles, en particulier pour la Triennale de Milan de 1954, référencée pour avoir été une véritable plateforme de lancement du design. Historien de l’orfèvrerie, mais pas seulement, membre de la Chambre syndicale des experts professionnels en objets d’art, il avait été sollicité par Connaissance des arts pour diriger la série «Le XVIIe, le XVIIIe et le XIXe siècle français», soit trois ouvrages de référence. C’est donc la collection d’un homme du XXe siècle au savoir encyclopédique qui est ici proposée.
 

Paris, 1777-1778, maître orfèvre Robert-Joseph Auguste, reçu en 1757, carré en vermeil de forme rectangulaire à contours, décor de canaux
Paris, 1777-1778, maître orfèvre Robert-Joseph Auguste, reçu en 1757, carré en vermeil de forme rectangulaire à contours, décor de canaux alternés de rosaces, feuilles de laurier et rubans, base à godrons, couvercle à bordure de moulures de feuilles de laurier, 11 28 20,7 cm, 3 126 g.
Estimation : 25 000/30 000 
Adjugé : 249 600 €

Le marabout de l’orfèvrerie ancienne
Pour sa propre collection, constituée en grande partie sur les conseils de son ami l’expert Roger Dechaut, fervent défenseur de l’orfèvrerie, c’est vers les grands siècles qu’il choisit de se tourner. On comprend qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle vente pour Marie de Noblet, formée par Roger Dechaut, décédé l'année dernière. Outre ses qualités et son homogénéité rares, cet ensemble possède un petit supplément d’émotion. Les pièces évoluent entre le goût classique et sûr d’un rare saupoudroir de forme balustre (voir photo page 26) ou d’une paire de flambeaux à moulures de godrons (1694-1695, 6 000/8 000 €) – de parfaits exemples des productions parisiennes – et des créations beaucoup plus originales, preuves de l’inventivité des orfèvres des siècles passés, tout particulièrement ceux de province. N’étant pas soumis aux mêmes exigences et règles que leurs confrères de la capitale, qui devaient répondre aux modes dictées par la cour, eux étaient bien plus libres dans leurs choix esthétiques. Ainsi naquirent des œuvres des plus désirables, comme la tabatière naturaliste en forme d’huître plate (voir photo ci-dessus), dont la coquille est agrémentée de petits coquillages et d’algues. Elle fut exécutée par Bernard Bellavoine à Blois, vers 1775 ; l’orfèvre est l’auteur d’au moins deux autres exemplaires semblables dans le corpus restreint de ce type d’objets séduisants, dont le musée du Louvre en conserve un sans poinçon. Le thème marin était inspirant… Tandis que le couvercle d’une verseuse marabout sans poinçon de maître s’orne d’un décor de lézard, serpent, algues et coquillages (1737-1738, 3 000/4 000 €), les oreilles à contours d’une écuelle couverte sont agrémentées de deux dauphins encadrant des coquilles et des écailles. Un témoignage du savoir-faire du Bordelais Jean Perrouilh, actif dans le deuxième tiers du XVIIIe siècle (10 000/
15 
000 €). Pour l’experte, il s’agit de l’une des pièces les plus rares de l’ensemble, au même titre que la tasse dite «de chasse», de forme gondole, exécutée par le maître angevin Pierre Ier Chesneau dans les années 1740-1742. Celle-ci s’apprête à entrer dans le jeu autour de 8 000/10 000 €, sans inquiéter le canard terminant le bec verseur d’une théière bordelaise de Jean Eymerie (Bordeaux, 1783-1784), qui lui est prêt à ouvrir le bec pour 2 000/3 000 €.

 

Blois, vers 1775, maître orfèvre Bernard Bellavoine, reçu vers 1738, tabatière en argent en forme d’huître plate au naturel incrustée d’al
Blois, vers 1775, maître orfèvre Bernard Bellavoine, reçu vers 1738, tabatière en argent en forme d’huître plate au naturel incrustée d’algues et de coquillages,
l’intérieur en vermeil, 2,9 
7,1 6,5 cm, 105,26 g.

Estimation : 15 000/20 000 €
Adjugé : 115 200 €

Provenances et poinçons de choix
Le carré en vermeil de Robert-Joseph Auguste exprime un tout autre style. Il ne saurait être question de fantaisie avec cet orfèvre – maître en 1757, au poinçon représentant notamment une fleur de lys couronnée – dont les talents l’ont mené vers un destin prestigieux. L’ambassadeur du Portugal le considérait comme le meilleur ouvrier de France ! En 1778 (date d’insculpation de notre objet), il est nommé orfèvre ordinaire du roi et devient le principal fournisseur de la Couronne, tout en livrant des pièces pour les plus prestigieux commanditaires européens ; autre preuve de son statut : en 1784, il accède aux logis des galeries du Louvre. On lui doit donc ce carré qui formait avec le miroir les pièces les plus importantes d’un nécessaire de toilette. Pour cet écrin servant à contenir les brosses et les peignes, Auguste a choisi la sobriété d’un décor à canaux alterné de rosaces, feuilles de laurier et rubans. Ce classique estimé entre 25 000 et 30 000 € démontre avec une grande sobriété son extrême qualité d’exécution. L’œuvre pourrait d’ailleurs réserver une surprise en termes de résultat ! Quelques pièces affichent des provenances connues. Revenons au saupoudroir, un pur exemple de l’excellence de la production parisienne de la fin du règne de Louis XIV. «L’un des modèles les plus sophistiqués de ce type grâce à son décor en applique de termes féminins», selon madame de Noblet, provient de l’ancienne collection Camille Plantevignes – un nom bien connu des amateurs d’orfèvrerie – et a été présenté au Metropolitan Museum of Art de New York dans le cadre de la très remarquée exposition «Three Centuries of French Domestic Silver» de 1960. D’Élie et Salomon de Rothschild viendraient, selon une tradition orale, deux chopes couvertes en vermeil réalisées à Augsbourg : la première, à décor d’une scène de chasse, a été façonnée vers 1595-1600 par Matthaüs Seutter (735 g, h. 18,6 cm, 6 000/8 000 €), la seconde à la surface amatie, dite «peau de serpent», en 1613 par David Ehekirch (675 g, h. 14 cm, 4 000/5 000 €). Là encore, il s’agit de biens rares. Les tabatières livrent une ode au siècle des Lumières, associant le charmant à la perfection technique. Ravissante, de forme ovale, l’une d’elles, en or et émail polychrome (2,5 5,3 cm), présente sur son couvercle une miniature dont le sujet est une offrande à l’Amour. Raffinement exquis : les encadrements sont faits de perles en émail opaliné. Joseph-Étienne Blerzy, reçu en 1768, est l’auteur parisien de ce petit bijou proposé entre 6 000 et 8 000 €. Établi sur le pont au Change, à l’enseigne «à la ville de Leipzig» jusqu’en 1785 – année au cours de laquelle toutes les maisons furent détruites pour élargir la route –, l’artisan est réputé pour la qualité de ses objets de vitrine. Certains s’admirent aujourd’hui dans les vitrines des musées du Louvre et Cognacq-Jay. Provenances, poinçons, maîtrise technique, inventivité esthétique, tout est ici réuni pour que cette dispersion insculpe sa marque dans la longue lignée des grandes ventes d’orfèvrerie.

mardi 29 mars 2022 - 14:30 (CEST) - Live
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Jean-Marc Delvaux
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