La collection Cligman à l'abbaye de Fontevraud : l’art de la conversation

Le 13 mai 2021, par Christophe Averty

Par la donation de leur collection, Martine et Léon Cligman dotent l’abbaye royale de Fontevraud d’un musée d’art moderne unique en son genre. Riche de 900 œuvres, son parcours instaure de sensibles harmonies formelles, chromatiques et intuitives.

L’Abbaye royale de Fontevraud, vue du ciel.
© Région Pays de la Loire / M. Gross

Blanche et tendre, la pierre de tuffeau habille les bords de Loire. Tout au long du fleuve et dans les campagnes ligériennes, son éclatante pâleur, sa douce rugosité unissent l’humilité romane à l’élan gothique angevin, les fastes de la Renaissance à l’élégante rigueur du siècle des Lumières. Dans cette écriture de pierre, toujours réinventée, l’abbaye royale de Fontevraud nourrit, depuis l’an 1101 de sa fondation, un dialogue ininterrompu à travers les âges. Ici, dans la nécropole des Plantagenêts, l’humaniste Aliénor d’Aquitaine se dédie, en son gisant, à une éternelle lecture. Là, dans la chapelle Saint-Benoît, François Morellet évoque l’éclat éphémère de l’orage qui parvint jadis au patriarche des moines d’Occident dans sa grotte. Fontevraud est tout cela : abbaye séculaire en dialogue avec la création contemporaine, un monument historique classé au patrimoine mondial de l’Unesco, osant et proposant de volubiles évocations et d’uchroniques rapprochements. Avant même son ouverture, le musée régional accueillant une collection nationale a bénéficié du label « musée de France ». Ici, la légende rejoint l’histoire, comme le passé rejoint le présent. Une nouvelle conversation s’engage désormais entre l’espace architectural du site et l’œil collecteur d’amateurs passionnés, Martine et Léon Cligman (voir Gazette n° 34, 2020). Pendant une soixantaine d’années, de salles des ventes en galeries, de voyages en découvertes, le couple complice que forment l’artiste et l’industriel du textile a réuni tableaux et sculptures des XIXe et XXe siècles, objets extra-européens et antiques, explorant leurs liens plastiques, leur parenté sensible et leur puissance évocatrice. Autant de coups de cœurs à partager, dont l’expérience se vit désormais à Fontevraud. L’importante donation faite à l’État en 2018, pour laquelle le chantier du musée a représenté un investissement régional de 11,8 M€, s’accompagne d’un fonds de dotation de 5 M€ procuré par les époux Cligman. Fontevraud devient ainsi l’écrin d’une collection publique, au cœur même de la région où le magnat de l’industrie textile avait implanté ses entreprises. Un double ancrage artistique et humain pour partager une idée de la création, sa liberté et sa force.
 

Moyenne Égypte, Masque funéraire masculin, époque romaine, Ier-IIe siècles, stuc peint et incrustation de verre, restes de polychromie, 22
Moyenne Égypte, Masque funéraire masculin, époque romaine, Ier-IIe siècles, stuc peint et incrustation de verre, restes de polychromie, 22 18 13 cm, Fontevraud, musée d’art moderne.
© Fontevraud, lmusée d’art moderne/Raphaël Chipault


S’immiscer dans la mémoire de la pierre
À la fin du XVIIIe siècle, derrière sa rigoureuse façade, le dernier édifice bâti au sein de l’abbaye abrita tour à tour les écuries, le bâtiment dit de la Fannerie (grange à foin) et le four à pain des moniales et convers. En 1801, le corps du bâtiment, transformé en prison à l’initiative de Jean-Antoine Chaptal – alors ministre de l’Intérieur de Napoléon, également initiateur du décret fondateur des musées en province – fera de l’abbaye le plus strict établissement pénitentiaire de France, détenant, de 1814 à 1963, quelque 1 300 reclus, dont Jean Genet. Ainsi, tel un retournement de l’histoire, l’ancienne geôle voulue par Chaptal devient aujourd’hui musée de France. « Pour réhabiliter cet espace chargé de mémoire, nous avons laissé intacts des volumes datant de 1786 et conçu un parcours en boucle », explique Christophe Batard, architecte en chef des Monuments historiques, en charge du chantier. Dans cette logique, la teneur même de la collection a déterminé une approche muséographique atypique. « Nous sommes ici dans un musée de collectionneurs proposant leur regard commun sur les œuvres, sans les classer par époque, par technique ni par genre. Pour inviter le visiteur à se fondre dans l’esprit et l’évolution de la collection, nous devions échapper aux classifications habituelles et déployer, au gré des trois niveaux d’exposition, un univers où formes, matières et couleurs se répondent. Affirmant la cohérence de l’ensemble, ces correspondances sont autant de propositions pour que chacun opère ses propres rapprochements. D’ailleurs, nous n’avons pas cherché à restituer l’accrochage initial des œuvres passées d’un lieu privé à un site public », souligne sa directrice, Dominique Gagneux. Dès lors s’ouvre un parcours, conçu par la designeuse et scénographe Constance Guisset, ponctué de cimaises aux angles estompés, offrant une déambulation propice à l’étonnement, la curiosité, la réflexion.

 

Peuple Batak, Indonésie, île de Sumatra, Tête de Singha, sans date, bois avec traces de polychromie, 125 x 43 x 35 cm, Fontevraud, musée d
Peuple Batak, Indonésie, île de Sumatra, Tête de Singha, sans date, bois avec traces de polychromie, 125 43 35 cm, Fontevraud, musée d’art moderne.
© Fontevraud, musée d’art moderne/Raphaël Chipault


Dire la modernité
Les quelque 500 tableaux et sculptures présentés sur 2 000 mètres carrés ne célèbrent pas seulement un goût pour la figure, d’Edgard Degas jusqu’aux émules russes de l’école de Paris. La plupart s’éclairent mutuellement de pièces anciennes rappelant les échanges qu’entretient l’art moderne européen avec d’autres civilisations. Allers-retours géographiques et temporels entre les œuvres, omniprésence de savantes perspectives ménagées au cœur des cimaises pour que l’œil s’évade, sont les constantes d’une respectueuse et impeccable mise en espace. Dès la première salle, le ton est donné. La toute première acquisition du couple, un irrévérencieux autoportrait de dos signé Toulouse-Lautrec – Le Pet fumant –, accompagné de rares scènes d’intérieur de Camille Corot et de François Bonvin, annonce des choix personnels et pensés. Ne s’attachant ni aux modes ni au marché, le couple s’est intéressé aux œuvres intimistes de peintres majeurs comme aux productions d’artistes méconnus, voire oubliés. Parmi les artistes phares figurent Jacques-Émile Blanche, Maurice Denis, Raoul Dufy, Jean Fautrier, Roger de La Fresnaye, Juan Gris, Georges Rouault, Paul Sérusier, Chaïm Soutine ou Pierre Tal Coat. Quant aux « oubliés », ils se nomment Jean Pougny – qui parvient à inscrire la monumentalité du paysage dans de petits formats – ou Charles Laval, qui a travaillé aux côtés de Paul Gauguin. C’est donc une vision libre de la modernité que donnent à voir les chefs-d’œuvre intuitivement réunis pas Martine et Léon Cligman. Un oiseau stylisé de porphyre datant du premier millénaire av. J.-C., issu du peuple Mound Builders (culture archaïque du Woodland), s’en fera l’écho et l’argument.

 

Maurice Denis, Deux jeunes filles sur le balcon de Silencio, 1908, huile sur toile, 33 x 24,8 cm, Fontevraud, musée d’art moderne. © Fonte
Maurice Denis, Deux jeunes filles sur le balcon de Silencio, 1908, huile sur toile, 33 24,8 cm, Fontevraud, musée d’art moderne.
© Fontevraud, musée d’art moderne/Raphaël Chipault


Des parentés secrètes
«Mais plus encore, note Dominique Gagneux, un trait commun se dégage de l’ensemble des pièces : aucune d’elles n’est excessive, ni dans son colorisme, ni dans sa dynamique. Tous les objets et tableaux s’appuient sur une synthèse des formes et traduisent une empathie pour l’humain, teintée parfois de mélancolie. » En témoignent deux dessins de Degas, La Repasseuse et La Femme surprise, que suivent deux de ses sculptures dansantes présentées devant deux portraits d’Eugène Carrière. Ainsi, comme semblent dire Martine et Léon Cligman : « Voici d’où vient notre œil, voici ce que nous aimons, où nous allons. » Avec un enthousiasme complice, le couple montre sans expliquer, ressent sans théoriser. Et, dans l’ancien passage cocher de l’abbaye, quatre figures de bronze provenant de l’échiquier grandeur nature de Germaine Richier célèbrent une verticalité surhumaine devant une vue de New York par Bernard Buffet. Dans ce jeu de cousinages et de confrontations, Constance Guisset a poussé la logique jusqu’à faire parler certaines pièces. Dans une alcôve sonorisée abritant un orant sumérien – l’une des plus anciennes statuettes de la collection – et une toile – Au Maroc, signée Maurice Marinot, peintre et maître verrier auquel une salle est consacrée dans l’ancien four à pain, se tient un Dialogue oriental où l’artiste et le religieux en prière racontent leur histoire, échangent malgré leurs milliers d’années de distance. Libérées d’un discours purement savant, les œuvres s’ouvrent à toutes les émotions possibles. Leur grande diversité, des tapisseries de Jean Lurçat aux masques himalayens, nourrit un parcours fluide composant un musée des imaginaires offert à tous.

à voir
Abbaye royale de Fontevraud, Fontevraud-l’Abbaye (49), tél. : 02 41 51 73 52,
A partir du 19 mai 2021.
www.fontevraud.fr


à lire
L’Abbaye royale de Fontevraud, hors-série n° 67 de la revue 303, 2000, sous la direction de Jacques Cailleteau, 212 p., 20 €.
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