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La Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille

Publié le , par Andrew Ayers

Aujourd’hui au patrimoine de l’Unesco, la première unité d’habitation de Le Corbusier était inaugurée dans la cité phocéenne le 14 octobre 1952. Soixante-dix ans plus tard, l’idéal moderniste de l’après-guerre est devenu tendance.

© FLC / ADAGP Photo : P. Kozlowski La Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille
© FLC / ADAGP Photo : P. Kozlowski

Elle fait partie des bâtiments mythiques de l’architecture moderne, dont l’influence s’est fait sentir à travers le monde. Paquebot en béton armé de dix-huit ponts, arrimée entre la Grande Bleue et le massif des Calanques, la Cité radieuse de Marseille fête cette année ses 70 ans. Projet phare dans l’œuvre de Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier (1887-1965), elle inspira toute une génération soucieuse de bâtir un monde meilleur au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Violemment attaquée lors de sa création, elle est aujourd’hui inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, même si, au vu de l’ambition de ses concepteurs, elle fut un échec. «Fournir dans le silence, la solitude et face au soleil, à l’espace, à la verdure, un logis qui soit le réceptacle parfait d’une famille» : tel était l’objectif de l’architecte lorsqu’en décembre 1945 le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme lui proposa de bâtir à Marseille, où quelque 10 000 personnes s’entassaient dans des bidonvilles, la toute première «unité d’habitation de grandeur conforme». Ce modèle d’habitat collectif inédit prend sa source dans l’entre-deux-guerres, notamment dans l’ambitieux projet de Ville radieuse qu’il développa dès 1930. Remède revendiqué à une métropole malade, héritée du XIXe siècle, cette ville idéale de l’ère machiniste devait balayer le chaos, l’entassement, l’angoisse, la pollution et les maux de l’urbanité traditionnelle, remplacés par l’éclatante santé d’un ordre hygiéniste technocrate où les fonctions étaient séparées en zones – affaires, industrie, habitation – autour d’un axe institutionnel. Finis la sombre rue minérale et l’étalement foncier, place à la verdure ensoleillée, au milieu de laquelle poussent de compacts «villages verticaux», des immeubles collectifs éloignés les uns des autres, orientés pour capter la lumière et juchés au-dessus du sol malsain sur de hauts pilotis. Ainsi, l’air frais, les jardins et surtout l’automobile – le nouveau paradigme du monde moderne – prennent leurs aises et se faufilent à leur guise.
 

© FLC / ADAGP Photo : P. Kozlowski
© FLC / ADAGP Photo : P. Kozlowski

Un geste révolutionnaire
Le projet marseillais n’est donc qu’un fragment d’utopie, commandé par le ministère à titre exceptionnel. Conscient de son aspect expérimental, on lève l’obligation de permis de construire et, même si la pénurie et les difficultés économiques de l’immédiat après-guerre le menaceront du début à la fin, l’enveloppe allouée est généreuse. Ce ne sera pas le cas pour les unités d’habitation qui suivront, à Rezé (1955), Briey-en-Forêt (1961) et Firminy (1967), toutes trois devant composer avec la mesquine vérité des crédits HLM, ce qui conduira à la révision drastique de leur système constructif et des services proposés. Car à Marseille, il est question d’un geste révolutionnaire : faire de l’habitat «un service public», comme l’avait souhaité le Congrès de l’Union des ingénieurs et techniciens combattants, en mars 1944. Un an plus tard, l’ancien résistant Eugène Claudius-Petit, membre de l’Union et ministre de la Reconstruction en 1948, s’exprimait ainsi : «Nous avons eu l’époque des cathédrales, celle des grands cloîtres, puis l’époque des palais municipaux, et nous en sommes à celle des palais ouvriers […] La France réussira cette reconstruction ou elle la ratera. Elle doit la réussir pour inscrire dans son sol même les conditions d’un véritable socialisme […] Allons-nous essayer de lutter avec cette espèce de conception capitaliste que nous espérons dépassée ? N’allons-nous pas, au contraire, apporter une solution nouvelle à ce problème du logement, transformer l’habitat en un véritable service public 

Pour donner naissance à cette première unité d’habitation, Le Corbusier opère la synthèse d’une foule de modèles : le paquebot, bien entendu, cet hôtel géant flottant, mais aussi la chartreuse, le phalanstère de Charles Fourier ou encore l’immeuble new-yorkais. Composante de base de cette ruche bourdonnante, la «cellule d’habitation», concept issu du monde monacal, se décline en vingt-deux variantes, du studio à l’appartement à cinq chambres. Grâce à un complexe système d’emboîtement autour des couloirs d’accès, les 321 logements sont en majorité traversants, et presque tous des duplex, les espaces de vie en double hauteur donnant chacun sur une loggia. Conçue pour être plus facile et économique à vivre en incluant des services collectifs, la Cité radieuse de 1 600 habitants jouit, comme n’importe quel village, de sa petite rue commerçante, au septième niveau. Et puisqu’il est question de surface minimale pour des familles moyennes, un hôtel y est également proposé, palliant l’absence de chambres d’amis. Quant à la célèbre maternelle sur le toit, c’est une arrivée tardive, demandée par l’État en 1951, mais le gymnase, le solarium et la piste de course à pied dans les airs sont prévus dès le départ, pour la santé de tous. «Dresser face à la nature du Bon Dieu, sous le ciel et face au soleil, une œuvre architecturale magistrale, faite de rigueur, de grandeur, de noblesse, de sourire et d’élégance» : telle est l’autre ambition de Le Corbusier pour la Cité radieuse. Il y expérimente le système constructif du «Bouteille/Bouteiller», un casier orthogonal dans lequel se glissent les appartements comme autant de tiroirs. Offrant une bonne isolation acoustique, il s’avérera néanmoins trop coûteux pour les unités à venir. Aux éléments en acier standardisés, qu’il aurait sans doute préférés pour bâtir ce morceau de ville machiniste, l’architecte substitue, face à une industrie sidérurgique anéantie, le béton brut, faisant mouler son unité à la main dans des coffrages en bois. Les puissantes formes paraissent issues de la terre même, la standardisation se faisant sentir dans les proportions, grâce au célèbre Modulor, ce système de mesures où le corps humain masculin se joint à l’univers, idéalisé sous la forme du nombre d’or.
 

© AWS IMAGES / © F.L.C. / Adagp, Paris, 2022 / Bridgeman Images
© AWS IMAGES / © F.L.C. / Adagp, Paris, 2022 / Bridgeman Images

La fin d'une utopie
Manifeste d’un ordre nouveau, la Cité radieuse est inaugurée en 1952 par Claudius-Petit. Les loyers étant trop chers pour les délogés du Vieux-Port dynamité, c’est une population de petits fonctionnaires qui l’occupe dans un premier temps. Très vite, l’État se dégage de cette expérience, mettant en vente les appartements dès 1954. Peu à peu, l’immeuble se transforme donc en copropriété ordinaire. «Dans le monde rêvé par Le Corbusier, la joie et la propreté sont obligatoires, dira l’historien de l’art Pierre Francastel. Est-ce que Le Corbusier se rend compte qu’on entrait à Buchenwald au son des violons ?» Chez les résidents, qui ont choisi d’y habiter, l’esprit est bien plus communautaire que concentrationnaire, et ils se regroupent en association pour assurer la sauvegarde des services collectifs. Aujourd’hui, bien que cette association existe toujours et que l’esprit village demeure, la population évolue : les utopies sociales de nos grands-parents se vendent au prix fort à des amateurs éclairés. Face à la grande distribution, les petits commerces du septième niveau ont disparu, remplacés par une librairie spécialisée et d’éphémères galeries d’art, tandis que le gymnase s’est transformé en lieu d’exposition privé. Récupérée par la «société du spectacle», la Cité radieuse pose aujourd’hui en joli simulacre d’elle-même : spot touristique sans cesse reproduit sur les réseaux sociaux, elle participe pleinement à «cette espèce de conception capitaliste» que l’on n’a pas voulu dépasser.

à voir
Cité radieuse - Le Corbusier,
280, boulevard Michelet, Marseille (13),
https://citeradieuse-marseille.com


 

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