La Chine sublimée de Jacques Guerlain

Le 15 novembre 2018, par Philippe Dufour

Restée depuis 1963 dans sa descendance, une partie de la prestigieuse collection du parfumeur va passer sous le feu des enchères. L’occasion de renouer avec le grand goût français, marqué par une nette fascination pour la Chine.

Paire d’ aiguières en porcelaine craquelée, dite «céladon», à monture en bronze ciselé et doré, époque Louis XV, h. 31,5 cm.  
Estimation : 30 000/50 000 €

On le sait, la famille Guerlain s’est toujours distinguée par son goût immodéré des collections, où se cachent bien des pépites que l’on redécouvre à l’occasion des dispersions. Ainsi, le 31 janvier 2017, la collection de Jean-Pierre et Christiane Guerlain, centrée autour des majoliques italiennes, avait été dévoilée (voir Gazette n° 3, 2017, page 14). Ce samedi 24 novembre, ce sera au tour d’un prestigieux ensemble d’être mis en vente : celui de leur oncle illustre, le parfumeur Jacques Guerlain (1874-1963), longtemps conservé dans sa descendance. Car l’homme ne fut pas seulement l’un des nez les plus inventifs du XXe siècle, le père de Shalimar et de Vol de nuit. Il appartient aussi à ce petit groupe de collectionneurs adeptes du grand goût français, chez lesquels les plus belles créations des ébénistes du faubourg côtoyaient céramiques européennes et asiatiques de la même époque. Jacques Guerlain, lui, avait choisi d’accumuler tous ses trésors dans son hôtel particulier situé au 22, rue Murillo, à Paris, tout près du parc Monceau, et dans sa demeure des champs, un château du Loiret. Tsa-Ko dès 1898, l’inoubliable Mitsouko de 1919 ou encore Liu en 1929 : un goût prononcé pour l’Extrême-Orient semble guider les recherches de Jacques Guerlain dans l’univers des fragrances, en parfait accord avec la vogue des parfums opulents et «chyprés» de l’entre-deux guerres.

 

Delft, garniture de cinq vases formée d’une potiche couverte, deux vases de forme balustre et deux vases de forme cornet couverts à paroi côtelée, pre
Delft, garniture de cinq vases formée d’une potiche couverte, deux vases de forme balustre et deux vases de forme cornet couverts à paroi côtelée, premier tiers du XVIIIe siècle, faïence, h. 31,5 cm la plus grande.
Estimation 10 000/12 000 €


Les marchands merciers, créateurs d’objets
Côté jardin secret, c’est encore ce penchant qui lui inspire l’achat de porcelaines dites «céladons» et « bleu et blanc» sorties des ateliers virtuoses de l’empire du Milieu. Mais dans ce domaine, le collectionneur affichait une nette préférence pour les pièces parées de somptueuses montures en bronze doré, des créations nées de l’imagination fertile des marchands merciers de la capitale, que célèbre actuellement l’exposition du musée Cognacq-Jay. Dans la catégorie «céladons», un important vase au vert laiteux très clair porte les meilleurs espoirs de la vacation avec une estimation de 70 000 à 120 000 €. Une teinte délicate, fort appréciée à la fin du règne de Louis XIV et lors de la Régence, moment où l’objet reçoit à Paris une somptueuse monture en bronze ciselée et dorée. On recherche alors cet effet de contraste entre la profondeur de l’émail où se déploient des rinceaux de chrysanthèmes stylisés, et le brillant du métal aux motifs classiques, ornant les pieds à crosses feuillagées et mascarons. Quant au couvercle, son pourtour est rythmé de trois écussons à monogrammes et couronnes ducales. Autre mariage apprécié, celui des larges craquelures de la céramique chinoise et du bronze doré européen ; datant cette fois du règne de Louis XV, une paire d’aiguières en céladon pâle présente cette opposition de matières, avec des montures rocaille sinueuses, à enroulements feuillagés, rubans et graines. Des pièces emblématiques (30 000/50 000 €) qui avaient eu les honneurs d’une illustration dans l’ouvrage Le Dix-Huitième Siècle français (Hachette, 1956, p. 113). De la même époque, mais décorée cette fois de motifs bleus sur fond blanc  bouquets de lotus alternant avec des sujets mobiliers , une paire de vases couverts allie les productions des fours de l’époque Kangxi (1662-1722) avec des montures mouvementées (15 000/20 000 €).


 

Commode à décor or au vernis dans le goût des laques de la Chine, ornementation de bronze ciselé et doré, plateau de marbre brèche d’Alep, époque Loui
Commode à décor or au vernis dans le goût des laques de la Chine, ornementation de bronze ciselé et doré, plateau de marbre brèche d’Alep, époque Louis XV, 87 x 113 x 57 cm.
Estimation : 25 000/35 000 €


Dans le goût chinois
Esthète aux passions éclectiques s’il en fut  rappelons que cet admirateur des impressionnistes fut aussi l’heureux possesseur de la Pie de Monet aujourd’hui au musée d’Orsay , Jacques Guerlain accumulait aussi les céramiques occidentales, tout spécialement quand elles étaient agrémentées d’un décor «chinoisant». Aussi, l’un des premiers centres européens de production, Delft, retenait toute son attention. Pour preuve, une garniture du premier tiers du XVIIIe siècle  composée de cinq pièces : une potiche couverte, deux vases de forme balustre et deux autres de forme cornet couverts à paroi côtelée. Parmi les motifs polychromes, des volatiles se perchent sur des branches fleuries, soulignés de galons à coquilles et de rinceaux sur les bordures (voir ci-dessus). De la même cité hollandaise, et plus précisément de l’atelier Roos, dit «de la rose», provient un étonnant plat rond en faïence réalisé vers 1720, conçu dans le style des porcelaines de la famille verte de l’époque Kangxi (4 000/6 000 €). Quant au très beau mobilier du siècle des Lumières, il permettait aussi à l’illustre parfumeur d’assouvir sa passion pour une Asie rêvée sous les stucs des salons parisiens. Avec, en particulier, les meubles décorés au vernis dans le goût des laques extrême-orientales. Si, au départ, il s’agissait d’adapter de précieux panneaux récupérés sur des cabinets ou des paravents, leur coût très élevé incita les ébénistes et les marchands merciers à trouver une parade : le vernis européen, dit «vernis Martin». Ce dernier recouvre ici une élégante commode de l’époque du «Bien-Aimé», agrémentée de paysages lacustres, animés de pagodes et personnages or sur fond noir (voir ci-dessus).


 

Vase en porcelaine dite «céladon», monture en bronze ciselé et doré, couvercle centré d’une rosace, base tripode à crosses, culot godronné à rosace et
Vase en porcelaine dite «céladon», monture en bronze ciselé et doré, couvercle centré d’une rosace, base tripode à crosses, culot godronné à rosace et gland, travail parisien du début du XVIIIe siècle, h : 31, diam. : 26 cm.
Estimation : 70 000/120 000 €
samedi 24 novembre 2018 - 14:00
Orléans - Galerie des ventes, 2, impasse Notre-Dame-du-Chemin - 45000
Pousse-Cornet
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne