La céramique grecque à son zénith

Le 24 février 2017, par Philippe Dufour

Un palmarès en rouge et noir. Comme l’ombre et la lumière en Méditerranée, les deux couleurs emblématiques alternent sur les céramiques grecques antiques… qui attirent les plus belles enchères.

Grèce, vers 520-510 av. J.-C., attribuée à l’entourage du Peintre d’Antiménès. Amphore attique à figures noires décorée d’un côté d’un quadrige en présence d’Athéna, de l’autre d’un combat de trois hoplites, terre cuite vernissée noir, rehauts de peinture blanche et rouge, h. 39,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 23 novembre 2014. Pierre Bergé & Associés OVV. M. Kunicki.

Adjugé : 76 860 €

Depuis plus de 2 400 ans, les vases grecs ne cessent de captiver, jouant savamment des deux couleurs qui rythment leurs parois : le rouge, celui de la terre constituant la matière même de l’objet, et le noir, résultat du processus d’oxydation induit par la cuisson. Une bichromie qui apparaît dès 1000 av. J.-C., avec les premiers exemples du style protogéométrique. Quatre siècles plus tard, Corinthe, l’une des cités majeures de l’époque archaïque, connaît une grande renommée pour ses vases à l’opulence orientalisante, exportés du Péloponnèse jusqu’aux confins du monde grec. Mais c’est Athènes, capitale de l’Attique, qui va donner ses lettres de noblesse à cet art du feu, en le portant à une perfection inégalée. Le miracle se produit au VIe siècle av. J.-C., quand les potiers du quartier du Kerameikos («Céramique») donnent le jour à un véritable style, celui des figures noires sur fond rouge. Pour obtenir l’inimitable vernis couleur d’ébène, les artisans ont mis au point une technique imparable, probablement après de longues décennies de tâtonnements. Elle résulte en fait d’une réaction chimique : une couverte fluide d’argile délayée est appliquée sur certaines zones, destinée à fixer l’oxyde de fer dégagé par la combustion. Les parties ainsi préparées se parent alors d’une belle teinte noire homogène, à reflets presque métalliques, tandis que les espaces demeurés vierges de tout apprêt prennent la couleur de la terre cuite. Ce type de création supposait un travail en osmose par deux corps de métiers différents : les potiers et les peintres, certains noms nous étant parvenus grâce à la présence de leur signature  phénomène plutôt rare sous l’Antiquité. Dans la première catégorie, retenons Nicosthénès, virtuose artisan athénien entre 545 et 510 av. J.-C. Quant aux décorateurs de ces pièces aux formes originales, ils comptent dans leurs rangs serrés des virtuoses, tels Exekias ou Oltos. Lorsque les objets s’obstinent à demeurer anonymes, on use de la terminologie assez poétique mise au point par le chercheur John Beazley (1885-1970), consistant à désigner les artistes en fonction d’une caractéristique commune aux œuvres, comme leur lieu de conservation  par exemple, le Peintre de Berlin  ou un détail iconographique (le Peintre de Thanatos). Parmi ces célèbres inconnus, le Peintre d’Antiménès pourrait être l’auteur, vers 520-510 avant notre ère, de l’amphore à figures noires attribuée à son entourage et provenant de la collection Daniel Carasso, adjugée 76 860 € par Pierre Bergé & Associés le 23 novembre 2014. Elle montre un combat de trois hoplites et un départ en char, en présence de la vindicative Athéna… Indispensable dans toute grande collection, ce premier style, parfois rehaussé de pourpre et de blanc, use de thèmes mythologiques en un récit continu, où les dieux se mêlent volontiers aux hommes ! En témoigne encore l’enchère prononcée sur une autre amphore, décorée de la confrontation d’Achille et de Memnon et, sur l’autre face, d’un cavalier. Elle se montait à 30 980 € chez Delorme & Collin du Bocage le 19 décembre 2012, toujours à Drouot.
 

Grande-Grèce, IVe siècle av. J.-C. Aiguière à figures rouges décorée d’un homme courtisant une jeune femme, terre cuite vernissée noir, rehauts de bla
Grande-Grèce, IVe siècle av. J.-C. Aiguière à figures rouges décorée d’un homme courtisant une jeune femme, terre cuite vernissée noir, rehauts de blanc, h. 30 cm.
Dijon, 2 juin 2016. Sadde OVV. Mme Fligny.

Adjugé : 2 521 €
Grèce, vers 520 av. J.-C. Amphore attique à figures noires, décorée d’un côté de la confrontation d’Achille et de Memnon, de l’autre d’un cavalier, te
Grèce, vers 520 av. J.-C. Amphore attique à figures noires, décorée d’un côté de la confrontation d’Achille et de Memnon, de l’autre d’un cavalier, terre cuite vernissée noir, rehauts de peinture blanche et rouge, h. 32 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 19 décembre 2012. Delorme & Collin Du Bocage OVV. M. Aspa.

Adjugé : 30 980 €
Grèce, fin du VIe siècle av. J.-C., attribué au Peintre de la Femme. Lécythe attique à fond blanc décoré d’une femme au tambourin (?), terre cuite ver
Grèce, fin du VIe siècle av. J.-C., attribué au Peintre de la Femme. Lécythe attique à fond blanc décoré d’une femme au tambourin (?), terre cuite vernissée noir, engobe blanc, rehauts de peinture, h. 29,3 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 30 novembre 2011. Delorme & Collin du Bocage OVV. MM. Cohen, Antonovich.

Adjugé : 8 125 €






























Noir sur rouge, puis rouge sur noir
Vers 530 av. J.-C. apparaissent de nouvelles figures : par un curieux effet d’inversion, elles se détachent désormais en rouge sur fond noir. Pendant une courte période elles coexistent avec les figures noires, dans un style que l’on dit «bilingue». Ce nouveau traitement de la bichromie autorise une plus grande souplesse : les détails, tracés à l’aide d’un fin pinceau et non plus incisés, exaltent des corps qui répondent mieux aux canons réalistes de «l’âge sévère». Les peintres illustrent de manière extrêmement vivante les scènes mythologiques, à la façon du Peintre d’Alcyonée retraçant sur sa sublime kylix, vers 490 av. J.-C., la lutte d’Héraclès contre le géant Alcyonée : le 23 juin 2012, cette exceptionnelle coupe était couronnée par 260 000 CHF (243 800 €) chez Beurret Bailly Auktionen AG, à Bâle. Au cours de ce véritable âge d’or du début du Ve siècle, l’art de la céramique attique connaît son apogée… que confirment aujourd’hui encore les prix olympiens enregistrés en salles des ventes. Parmi ces chefs-d’œuvre figure l’impressionnante amphore à figures rouges attribuée au Peintre de Dutuit, et adjugée 540 000 € par l’Hôtel des Ventes de Boulogne le 2 juillet 2016. Décorée d’un éphèbe et d’un Éros vers 480-70 av J.-C., cette pièce était passée par une célèbre collection d’antiques, celle du critique d’art Eugène Piot (1812-1890). L’expert Christophe Kunicki a pu le constater, «les plus belles enchères semblent se conclure non seulement sur la qualité intrinsèque de l’œuvre et la perfection de son décor, mais également sur son impeccable pedigree»…

 

 
Grande-Grèce, Apulie, IVe siècle av. J.-C., attribuée au Peintre du Sakkos blanc. Paire de cratères monumentaux, terre cuite vernissée noir, peinture
Grande-Grèce, Apulie, IVe siècle av. J.-C., attribuée au Peintre du Sakkos blanc. Paire de cratères monumentaux, terre cuite vernissée noir, peinture blanche, rouge et orangée, h. 102 et 104 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 25 mai 2016. Pierre Bergé & Associés OVV. M. Kunicki.

Adjugé : 59 248 €
Grande-Grèce, ateliers siciliens (?), IVe siècle av. J.-C. Olpé à figures rouges décoré d’un côté d’un éphèbe nu offrant une couronne, de l’autre d’un
Grande-Grèce, ateliers siciliens (?), IVe siècle av. J.-C. Olpé à figures rouges décoré d’un côté d’un éphèbe nu offrant une couronne, de l’autre d’une femme assise, terre cuite vernissée noir, rehauts de blanc, h. 20 cm. Paris, Drouot-Richelieu, 5 juin 2013. Boisgirard-Antonini OVV. M. Lebeurrier.
Adjugé : 875 €
Grèce, vers 520-510 av. J.-C., attribuée à l’entourage du Peintre d’Antiménès. Amphore attique à figures noires décorée d’un côté d’un quadrige en pré
Grèce, vers 520-510 av. J.-C., attribuée à l’entourage du Peintre d’Antiménès. Amphore attique à figures noires décorée d’un côté d’un quadrige en présence d’Athéna, de l’autre d’un combat de trois hoplites, terre cuite vernissée noir, rehauts de peinture blanche et rouge, h. 39,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 23 novembre 2014. Pierre Bergé & Associés OVV. M. Kunicki.

Adjugé : 76 860 €











Loin de là, en Grande-Grèce
Les lécythes à fond blanc font figures d’exception : sur l’engobe clair de ces récipients à parfum destinés aux tombes sont dessinés au trait des personnages, souvent polychromes. Comme eux, les vases à «figures rouges» empruntent désormais leurs thèmes à la vie quotidienne, du gynécée à la palestre. Tout au long du Ve siècle, ils évoluent vers un style plus léger, où des figures féminines à peine voilées, comme libérées de la pesanteur, finissent par investir tout l’espace, se livrant à la toilette ou à la danse. Un très bel exemple en était donné par le cratère vendu en décembre 2012 par Delorme & Collin du Bocage à Drouot, où l’ivresse semble emporter satyres et ménades dans une chorégraphie effrénée, récompensée au final par 27 500 €. Cependant, Athènes n’a pas le monopole de la production de la céramique : à des centaines de kilomètres de là, à Tarente et dans les nombreuses colonies hellènes du sud de l’Italie, sur ce vaste territoire nommé à juste titre la «Grande-Grèce», de nombreux ateliers talentueux approvisionnent aussi le monde antique en «figures rouges». On les croise souvent lors de vacations, et leurs tarifs raisonnables incitent à commencer une collection ; citons, par exemple, une hydrie partie à 5 625 € le 29 octobre 2016, sous le marteau d’Origine Auction OVV. Mais l’art de la Grande-Grèce sait aussi atteindre des sommets, notamment avec les vases de taille imposante et aux décors que l’on a pu qualifier de «baroques». De telles pièces enflamment les enchères, à l’image de la paire de cratères monumentaux attribués au Peintre du Sakkos blanc, réalisée en Apulie au IVe siècle av. J.-C. et présentée par Pierre Bergé & Associés OVV le 25 mai 2016. Un de leurs adorateurs l’emportait contre la somme de 59 248 €.


 

Grèce, fin du Ve siècle av. J.-C. Cratère attique en calice à figures rouges décoré d’Héraclès reçu par les dieux d’un côté, d’une scène bacchique de
Grèce, fin du Ve siècle av. J.-C. Cratère attique en calice à figures rouges décoré d’Héraclès reçu par les dieux d’un côté, d’une scène bacchique de l’autre, terre cuite vernissée noir, h. 34 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 19 décembre 2012. Delorme & Collin du Bocage OVV. M. Aspa.

Adjugé : 27 500 €
Grèce, vers 480-470 av. J.-C., attribuée au Peintre de Dutuit. Amphore attique à figures rouges, décorée d’un éphèbe d’un côté et d’un Éros de l’autre
Grèce, vers 480-470 av. J.-C., attribuée au Peintre de Dutuit. Amphore attique à figures rouges, décorée d’un éphèbe d’un côté et d’un Éros de l’autre, terre cuite vernissée noir, h. 31 cm.
Saint-Martin-Boulogne, 2 juillet 2016. Hôtel des Ventes Boulogne OVV. M. Kunicki.

Adjugé : 540 000 €

149
C’est le nombre de vases répertoriés à ce jour  portant la signature du potier attique Nicosthénès, qui vivait dans la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C.
À VOIR
Au musée du Louvre à Paris, la galerie Campana présente les cinq siècles de l’évolution de la céramique grecque antique, à travers une collection de plus d’un millier de pièces.
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