La caverne des Viollet, Ali Baba de l’art populaire

Le 17 novembre 2017, par Sophie Reyssat

Dans la maison Viollet, un pèlerin casse-noisette et une croix de marinier racontent l’histoire, en remontant le temps au fil des régions avec une mention spéciale pour la Savoie. Objets de collection, avez-vous une âme ?

Antre de l’art populaire, la «maison Viollet» nécessitera deux jours de vente.

Un cygne théâtral en carton-pâte et un diorama du Nautilus, des Bécassines articulées au corps en pomme de pin et un râtelier de cuisine alignant la vaisselle du petit déjeuner surveillée par un chien fidèle… Cet inventaire à la Prévert est celui d’une collection éclectique d’art populaire, réunie par les Viollet, un couple de passionnés ayant sillonné les routes pendant près de trente ans à la recherche de l’objet coup de cœur. De quoi former un ensemble conséquent, nécessitant pas moins de deux vacations pour être dispersé. Le second opus étant prévu au printemps prochain, concentrons-nous pour l’heure sur le rendez-vous de décembre, qui proposera les pièces les plus importantes. Fait rare dans le domaine de l’art populaire, par définition constitué d’objets usuels n’ayant pas vocation à traverser les siècles, plusieurs pièces remontant aux XVIe et XVIIe seront ici proposées. C’est le cas d’un casse-noisette, appartenant à un bel ensemble, qui figure un pèlerin arborant la coquille de Saint-Jacques de Compostelle sur son chapeau et tenant le fruit sec entre ses mains (1 000/1 500 €). Une boîte de changeur sculptée de rosaces ainsi que deux autres coffrets sont datés. Le plus ancien, exécuté en Allemagne du Sud en 1564, est en hêtre peint à la détrempe d’une scène bien conservée, montrant un personnage tenant une palme et un livre devant une ville fortifiée ; sans doute s’agit-il de saint Jean l’Évangéliste (500/900 €). Dans la même estimation, un autre modèle, sur âme de pin gainé de cuir gravé de rinceaux feuillagés, affiche la date de 1580 à côté des armes de la Savoie, que l’on retrouve sur un couteau serpette du XVIIIe siècle superbement travaillé (voir page 18). Façonnée à la même époque en tôle de fer découpée, une enseigne multiplie quant à elle les emblèmes de la région : son écu porté par deux licornes est accompagné de la devise, de la couronne, de l’aigle bicéphale et du nœud de la Savoie. Une pièce de musée proposée autour de 1 250 €.

Vitrines consacrées aux sculptures du village de Bessans, en Savoie.
Vitrines consacrées aux sculptures du village de Bessans, en Savoie.
Bessans, petit peuple et grands diables
Dans sa vaste plaine d’altitude entourée de glaciers et de pics grimpant à plus de trois mille mètres, Bessans est aujourd’hui le paradis du ski nordique. Mais l’isolement de ce site de la Maurienne, précocement enneigé en hiver, a favorisé quatre siècles durant une activité plus introspective, mais laissant libre cours à la fantaisie locale : la sculpture sur bois. Le village de quelques centaines d’âmes s’est ainsi peuplé de nouveaux habitants, clones en bois peint des Bessanais. Les artisans ont poussé le détail jusqu’à articuler leurs jouets, une ficelle dissimulée dans le corps, sortant au niveau des pieds, permettant d’actionner leurs bras, non sans humour : à côté de la dévote et du garçon de café, on peut voir une servante porter une bouteille à son gosier. La vie sociale est évoquée sous tous ses aspects, y compris les plus sérieux. Ainsi deux juges des années 1900, confortablement assis devant une longue table et assistés d’un greffier, font-ils comparaître quatre individus à la barre (1 000/1 500 €). Le défilé de personnages se poursuit avec une procession composée d’un vendeur de marrons, d’une femme portant des perdrix, de musiciens, d’un aveugle guidé par sa petite-fille, d’une lavandière, ou encore d’un berger emboîtant le pas aux rois mages venus saluer la naissance du petit Jésus. Cette fois les statuettes sont fixes, composant d’ailleurs l’unique modèle de crèche connu pour Bessans (4 000/6 000 €). Il est vrai que le village doit plutôt sa célébrité au diable… Celui-ci serait né du couteau d’Étienne Vincendet. En conflit avec son curé, le chantre aurait déposé devant la fenêtre de son ennemi l’effigie de ce dernier emportée par Lucifer. À défaut de cette sculpture légendaire, plusieurs démons déclineront son souvenir, à l’image de celui se vantant d’avoir attrapé une voleuse de pommes (700/1 000 €). Les diables facétieux, mais aussi les jouets et les poupées de Vincendet  épaulé par ses filles, peintres de statuettes , ont fait fureur dans toute la région.
Les diables de Bessans, entre 1900 et 1930. Estimation : 600/1 000 €
Les diables de Bessans, entre 1900 et 1930.
Estimation : 600/1 000 €

Les sans culs et ceux du café del Ponti
L’autre spécificité de cette dispersion est en effet la remarquable concentration d’objets provenant de cette région des Alpes, représentant près de la moitié des lots, qui plus est parmi les plus originaux. Son chef-lieu, Chambéry, ancienne capitale de l’état souverain créé par la maison de Savoie, sera ainsi notamment évoqué par un tableau montrant la place des «quatre sans culs». Les habitants désignent toujours ainsi les éléphants, placés dos à dos, formant le socle de la fontaine centrale, sculptée par Pierre-Victor Sappey en l’honneur du général de Boigne et inaugurée en 1838. Les animaux  restaurés en 2015  retrouvent sous le pinceau d’un certain J. Cochet les badauds de 1894, attirés par un café et des boutiques de confection (700/1 000 €). Le souvenir de villes voisines sera évoqué avec tout autant de pittoresque, grâce à des enseignes, toutes deux entre 600 et 900 €. Celle du «Café del Ponti», sis à Bourg-Saint-Maurice au XIXe siècle, affiche un visage très commedia dell’arte encadré de pichets, une bouteille publicitaire peinte sur bois, de plus de trois mètres de haut, vantant l’«Eau minérale radioactive Aix-les-Bains, source Saint Simon». Une eau bien plus dangereuse, celle du Rhône, sera évoquée par une croix de batelier. La tradition voulait que chaque homme d’équipage taille un motif de la composition destinée à orner la cabine de leur embarcation, multipliant ainsi le nombre de symboles de la Passion représentés. D’autres éléments enrichissent l’iconographie traditionnelle, comme le serpent mangeant la pomme, un enfant de chœur et deux servants de messe portant des encensoirs, mais aussi saint Philibert et sainte Thérèse postés au pied du calvaire. Une rareté, justifiant une estimation autour de 2 500 € (voir page de droite). À l’opposé de ce témoignage de piété religieuse, dont on attendait qu’il conjure le mauvais sort, un esprit rebelle a taillé dans le bois un étui à missel laissant jaillir un serpent lors de son ouverture (300/500 €).

Croix de cabine de marinier du Rhône aux instruments de la Passion, dans une niche sous verre se détachant sur un fond bleu nuit étoilé, bois sculpté
Croix de cabine de marinier du Rhône aux instruments de la Passion, dans une niche sous verre se détachant sur un fond bleu nuit étoilé, bois sculpté polychrome, vers 1820.
Estimation : 2 000/3 000 €

 

Des légumes et une colombe
L’humour n’est jamais loin dans ce florilège d’objets. Certains en usent pour retracer l’histoire d’une région, comme cette carotte en bois évoquant Rumilly, où en 1630, grâce à une truie, les Français n’auraient fait qu’une bouchée du légume utilisé pour bloquer les portes du village assiégé. D’autres font également revivre les souvenirs ordinaires de toute une population, à l’image de ce personnage représenté sur une assiette des années 1870, talonnant sa monture pour arriver plus vite à la foire de Saint-Simon. On imagine aussi sans peine une jeune Tarentaise serrer sa croix savoyarde dans un coffret richement sculpté reçu pour son mariage, un homme fixer de larges disques de laiton gravés sur le front et les tempes de sa mule pour la protéger du soleil, ou encore l’enfant qui s’émerveille devant le plumage déployé en éventail d’une colombe de la vallée d’Abondance, sculptée en guise de porte-bonheur par un berger gardant son troupeau ou se réchauffant au coin du feu un soir d’hiver. Avec de tels objets, le quotidien se pare de la poésie de l’imaginaire. 

 

3 QUESTIONS À...
Sébastien Gosselin
Directeur adjoint du Musée savoisien de Chambéry, conservateur du Patrimoine

Quels sont les emblèmes de la Savoie ?
Principalement les armes de la famille de Savoie, à la tête d’un état indépendant jusqu’à son annexion à la France, en 1860 : la croix blanche sur fond rouge, de gueules à la croix d’argent en héraldique, qui apparaît au cours du XIIIe siècle. Une hypothèse la relie à la croix de saint Maurice, la maison de Savoie ayant eu de forts liens dynastiques avec Saint-Maurice d’Agaune, le lieu de culte principal du Valais suisse.

Les symboles ont aussi évolué…
La couronne est d’abord comtale au XIe siècle, avant de devenir ducale en 1416, puis royale en 1712. Au moment où apparaissent ses armes, la maison de Savoie utilise l’aigle sur fond jaune du Saint-Empire, sur le territoire duquel se situe la Savoie. Le nœud de Savoie devient un symbole dynastique plus tardivement, les emblèmes personnels se développant surtout au cours du XIVe siècle. Il pourrait avoir une origine franciscaine, la maison de Savoie ayant favorisé l’installation de cet ordre mendiant dans ses états. La devise «Fert»  «il supporte» , a été mise en avant par Amédée VIII, qui obtient le titre ducal et termine antipape sous le nom de Félix V.

Et du côté des représentations populaires ?
Certaines sont perçues comme savoyardes, mais ne le sont pas nécessairement, comme le motif géométrique rayonnant de la rouelle. On en trouve des attestations assez anciennes, notamment sur des coffres de la basilique de Valère, à Sion dans le Valais, datant du XIVe siècle. La marmotte, dont les Savoyards émigrés dans les grandes villes montraient des spécimens apprivoisés, devient indissociable de la Savoie dès le XVIIIe siècle. Les caricatures révolutionnaires qualifieront d’ailleurs Victor-Amédée III de «roi des marmottes».
À savoir
Actuellement fermé pour rénovation, le Musée d’histoire et des cultures de Savoie,  à Chambéry, poursuit la mise en valeur de ses collections en vue de sa réouverture, fin 2019.
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