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La cause écologique à l’assaut de l’art

Publié le , par Vincent Noce

N’en déplaise à l’inénarrable Sandrine Rousseau, il est pour le moins malaisé d’imaginer le moindre bénéfice pour l’environnement des actions propagées contre les tableaux – et même de leur trouver un sens. Peut-être faut-il se remémorer la relation complexe qu’ont entretenue les suffragettes avec l’art. En 1914, Mary Richardson...

  La cause écologique à l’assaut de l’art
 

N’en déplaise à l’inénarrable Sandrine Rousseau, il est pour le moins malaisé d’imaginer le moindre bénéfice pour l’environnement des actions propagées contre les tableaux – et même de leur trouver un sens. Peut-être faut-il se remémorer la relation complexe qu’ont entretenue les suffragettes avec l’art. En 1914, Mary Richardson a tailladé six fois la Vénus de Vélasquez à la National Gallery. Elle expliquait avoir voulu «détruire la plus belle des figures mythologiques pour protester contre la destruction de Mme Pankhurst, la plus belle figure de l’histoire moderne». Leader ayant basculé dans la violence, Emmeline Pankhurst avait été emprisonnée pour tentative d’assassinat du chef du Parti libéral. Elle fut incarcérée à plusieurs reprises et alimentée de force pour l’empêcher de mener une grève de la faim, tout comme Mary Richardson. Celle-ci finit en égérie du fascisme : pour reprendre la pensée classique, de Sénèque à Rousseau, la colère recèle toujours de mauvaises surprises. Depuis deux ans, une minorité multipliait les attentats sanglants dans les trains, les églises ou les théâtres. Des militantes ont démoli à coups de marteau la vitrine de treize peintures préraphaélites au musée de Manchester. Certaines entendaient protester contre l’exhibition des nus dans les musées, si bien qu’on peut se demander quand la proclamation humaniste cède à la pudibonderie puritaine. Tristement, ces coups d’éclat ont éclipsé l’héritage des artistes suffragettes qui avaient fondé un atelier d’affiches pour dénoncer les brutalités faites aux femmes, dans la lignée de l’Arts & Crafts. Tout comme dans le cas de l’écologie, il est difficile de concevoir contradiction plus flagrante entre la justesse des revendications et la violence des moyens adoptés en désespoir de cause. L’art est pris en otage d’une propagande par le spectacle. Le musée est l’ultime lieu du sacré qu’il faut profaner pour espérer attirer l’attention. Déjà, les grands musées étaient la cible de manifestations contre
le mécénat, au nom d’un purisme discutable. Le Conseil international des musées a appelé les activistes à en faire des alliés plutôt que des ennemis, au moment où ils prennent en compte l’urgence climatique dans leur architecture et leurs équipements. La prise de conscience résultant d’expositions aussi parlantes que celle du Victoria and Albert Museum sur l’histoire du vêtement et la nature est sans comparaison avec l’effet d’image des attaques contre les tableaux.

Pour reprendre la pensée classique, de Sénèque à Rousseau, la colère recèle toujours de mauvaises surprises

Il est répété à l’envi qu’aucun dommage n’a été causé aux œuvres. Mais si ! Les peintures sont faites pour être perçues dans leur chair, et non enfermées sous verre – ce qui devient désormais une obligation –, brouillant la texture de la matière, oblitérant les grands formats par des reflets et causant de nouveaux soucis de conservation. Les musées sont faits pour montrer au mieux les œuvres, pas pour multiplier les barrières de sécurité. Plus de 90 directeurs à travers le monde se sont dits bouleversés «par la mise en danger inconsidérée de ces œuvres», en estimant que les activistes en «sous-estiment gravement la fragilité». Un accident est toujours possible. Ces contestataires risquent déjà d’abîmer des encadrements d’époque, parfois conçus par les artistes. Ceux qui ont éclaboussé d’un liquide noir un Klimt, à Vienne, ignoraient sans doute que le cadre avait été conçu par Josef Hoffmann, fondateur des ateliers de la Sécession, et que le peintre était repassé par-dessus quand il a repris la composition en 1915. Ces excès ne peuvent que repousser les sympathisants de la cause proclamée. En revanche, ils exercent un pouvoir d’attraction sur les plus radicaux. Se dessine ainsi le risque d’un surcroît de violence, dès lors que ce spectacle vide commence à lasser. Klimt a peint la Mort ricanant devant la Vie assoupie. Il est temps pour les écologistes de choisir entre le désir de vie et l’instinct de mort.

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