La butée du réel

Le 28 mai 2020, par Vincent Noce
 

Internet en passe de sauver le monde ? Les ventes aux enchères n’échappent pas à cette aspiration, les transactions numériques ayant déjà occupé un tiers du montant total collecté l’année dernière en France. Néanmoins, sur une récolte s’élevant à 1,3 milliard d’euros, la part des œuvres d’art et des objets de collection demeure limitée à 177 millions d’euros, le reste portant sur des voitures ou du matériel d’occasion. Forcés par une conjoncture dramatique, d’aucuns prétendent trouver leur nouvel Eldorado de ce côté-là. Un client de Christie’s a accepté de soumettre un diamant à cette épreuve, pour un minimum d’un million de dollars. Sotheby’s de son côté a battu son propre record de vente en ligne. Mais avec 6,5 millions de dollars, le résultat est très loin de compenser l’annulation des ventes classiques planifiées ce printemps. Il n’a pu empêcher Patrick Drahi (qui doit bien regretter le timing de son acquisition à grands frais) de se séparer de deux cents employés, soit 12 % du personnel. Depuis le 20 mars, la compagnie a affiché dix-huit ventes on line, qui lui ont rapporté 37 millions de dollars. L’an dernier, elle en avait monté cent vingt-huit. Mais, même en hausse de 55 %, les 80 millions de dollars de revenus atteignent péniblement 1,5 % de son chiffre d’affaires global. Il faut croire qu’en période de guerre aucun moyen de propagande ne doit être épargné…
 

Les expositions en avant-vente demeurent irremplaçables pour les amateurs s’intéressant à un lot proposé aux enchères.


Car, même si ce segment est appelé à se développer encore, surtout pour les multiples, il semble difficile d’envisager qu’il puisse accéder à la suprématie dans les transactions portant sur des œuvres d’art, dont chacune est absolument unique. La valeur d’un diamant peut se mesurer au nombre de carats et à son degré de pureté. Il n’y a pas de degré de pureté en art… Ce champ est le seul à même de produire une denrée marchande dont la valeur se fixe de manière exclusivement extrinsèque. C’est du reste la raison pour laquelle les bases de données demeurent incapables de fournir une cotation sérieuse des artistes : chaque tableau, chaque sculpture conserve une singularité irréductible. Les expositions en avant-vente demeurent donc irremplaçables pour les amateurs s’intéressant à un lot proposé aux enchères. Nous tous, dans cette période, avons cédé à la tentation des visites virtuelles d’expositions, avec plus ou moins de bonheur. Ces projets ont une valeur éducative, mais rien ne remplace l’émotion de la confrontation avec les tableaux de Van Eyck ou de Raphaël, de même que le frisson partagé à l’Opéra, au théâtre, dans un club de jazz ou un méga-concert de rock. Le réel toujours nous déborde, appelant à lui l’écho de l’éternité. Il y a grand danger, du reste, à voir advenir la déréalisation d’un monde dans lequel le virtuel prétendrait avaler le réel. Pour reprendre l’expression de Leibniz, il faut bien buter sur la chose elle-même. Cette expérience reste l’un des moteurs des ventes aux enchères, qui depuis l’Antiquité sont à leur manière une forme de théâtre.

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