La Bretagne légendaire de Kupka

Le 04 mars 2021, par Philippe Dufour

Longtemps dissimulée dans une collection bretonne, cette toile de Franti?ek Kupka va bientôt changer de cimaises. Trait d’union entre deux époques, l’énigmatique paysage rappelle l’intense spiritualité, qui a guidé toutes ses recherches formelles. 

Frantisek Kupka (1871-1957), Le Cheval blanc, la chapelle Sainte-Anne devant la mer, Trégastel, 1909,
huile sur toile, signée et datée en bas à droite, 54,5 
81,5 cm.
Estimation : 200 000/300 000 

Frantisek Kupka demeure l’un des plus grands pionniers de l’abstraction, le précoce inventeur de formes aux rythmes musicaux ; ainsi, ses deux toiles exposées au Salon d’automne de 1912, de la série « Amorpha », sont les premières œuvres non-figuratives à être présentées en France. Cette année-là, il intègre également, aux côtés de Marcel Duchamp, la Section d’or, un groupe avant-gardiste pour lequel le poète Apollinaire va forger le terme d’« orphisme » (ou langage lumineux)… Avant d’en arriver là, le jeune peintre tchèque, installé à Paris depuis 1896, aura exploré bien d’autres langages artistiques. Certes, pour vivre, Kupka est devenu illustrateur, mettant ses talents de dessinateur au service de l’édition et de la presse satirique, collaborant entre autres à l’Assiette au beurre dès 1901. Mais parallèlement, il a poursuivi ses propres recherches picturales, toujours marquées par l’esprit symboliste de ses débuts, tout en adoptant différentes manières, de l’impressionnisme au fauvisme, en passant par l’expressionnisme.
Une œuvre charnière, entre figuration et abstraction
Lors de cette période de jeunesse, Kupka va déjà livrer quelques chefs-d’œuvre. Le Cheval blanc, la chapelle Sainte-Anne devant la mer, Trégastel, toile peinte en 1909, appartient assurément à ce premier corpus. Son étonnante composition en diagonale n’y est pas pour rien : l’animal passe au galop devant une chapelle bretonne illuminée par un soleil couchant, tandis qu’à l’arrière-plan pâlit la mer. De longues ombres portées renforcent encore le côté étrange de la scène : celle de l’équidé, allant buter à angle droit sur le muret, et celle de la croix du calvaire venant marquer le pignon du sanctuaire. Tout aussi complexe s’affirme son coloris, qui se compose de nuances de jaune, de rose, de bleu et de vert – une palette caractéristique du peintre en cette période. On la retrouve d’ailleurs dans le contemporain Grand nu, plans par couleurs, toile aujourd’hui conservée au Solomon R. Guggenheim Museum de New York. Comme cette dernière, notre œuvre encore figurative, mais déjà déconstruite par ses touches éclatées, est un trait d’union qui relie deux périodes différentes. « 1909, pour Kupka, s’affirme comme l’année de transition entre son inspiration symboliste et le basculement dans l’abstraction », analyse l’expert Michel Maket. Ainsi, un an plus tard, sa composition intitulée le Ruban bleu (musée de Saint-Étienne) se verra chahutée par des formes géométriques flottantes – losanges et rectangles ; simultanément, le modèle féminin de Plans par couleurs (au musée national d’Art moderne à Paris), se transformera en vision kaléidoscopique.
Mythes et légendes de la province celtique
Frantisek Kupka a découvert la Bretagne dès 1896, un havre où le jeune illustrateur peut enfin se ressourcer, loin de l’agitation de la vie montmartroise. En 1900, il y séjourne une nouvelle fois, s’installant à l’Hôtel de la plage de Trégastel ; la pension est le point de départ d’excursions au cœur des paysages minéraux de la Côte de granit rose, lui inspirant cette phrase : « Ici tu connais aussi de ces moments où l’homme observe tout ceci stoïquement »… Ces rochers impressionnants, on les retrouve dans son premier chef-d’œuvre : La Vague de 1902 (aujourd’hui à la Galerie des beaux-arts d’Ostrava, en République tchèque), où une jeune fille accroupie contemple, fascinée, un rouleau verdâtre s’écrasant sur les récifs. Mentionnons aussi deux femmes nues, mais cette fois montant un cheval immaculé et un poney bai sur une plage bretonne, qu’il met en scène dans un énigmatique tableau appelé Epona-ballade, les joies (Galerie nationale de Prague). Placée sous la protection de la déesse celte des équidés, cette représentation dotée d’une forte charge érotique prélude donc à notre scène, traversée par un robuste étalon blanc. Il faut rappeler que cet animal, motif récurrent dans les œuvres de jeunesse de Kupka, est « présent aussi bien dans les légendes bretonnes que slaves ; il symbolise le mouvement, la vie, la liberté et la sensualité », comme le note encore Michel Maket. Face à cette créature animée d’une énergie primitive, la chapelle de Trégastel semble incarner l’harmonie et le sacré, deux concepts à la base du travail de l’artiste.
Les artistes tchèques en Bretagne
Frantisek Kupka n’est pas le seul peintre tchèque à avoir éprouvé une véritable fascination pour la Bretagne ; son engouement s’inscrit dans un mouvement plus général, entretenu par certains de ses compatriotes dès la fin du XIXe siècle. La province celtique devient alors, au même titre que Paris, capitale de l’art moderne, et l’une de leurs destinations préférées. Cette aventure étonnante a été retracée par l’exposition proposée par le Musée départemental breton de Quimper, à l’été 2018 : « Artistes tchèques en Bretagne, de l’art nouveau au surréalisme », qui fut montrée l’année suivante au palais Kinsky à Prague. On a pu y apprendre que déjà dans les années 1860, le peintre Jaroslav Cermak se rendait chaque été dans la péninsule. Naturellement, on retrouvait aussi Alfons Mucha, qui devait connaître la région grâce à sa muse et commanditaire, la tragédienne Sarah Bernhardt : elle l’aurait invité dans l’incroyable demeure qu’elle possédait à Belle-Ile-en-Mer… L’exposition quimpéroise a aussi été l’occasion de revoir le travail de Jan Zrzavy, qui vécut une dizaine d’années sur le littoral. Deux femmes de caractère, Vera Jicinska et l’artiste surréaliste Toyen, viennent compléter cette petite communauté issue d’Europe centrale… où l’art d’un Kupka demeure unique, cependant, par sa profonde spiritualité.

 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne