La Brafa dans la cour des grandes

Le 17 janvier 2019, par Stéphanie Pioda

Qualité, éclectisme et convivialité. Ces trois mots résonnent tel un mantra chez les organisateurs de la manifestation, devenue un rendez-vous incontournable dans le calendrier des foires internationales.

Paul Delvaux (1897-1994), Le Balcon, 1948, huile sur toile, 120,6 x 90,2 cm (détail). Galerie Stern Pissarro, Londres.

Elle n’en finit pas de grandir ! Avec une fréquentation de 65 000 visiteurs en 2018, la Brafa se rapproche de la Tefaf, qui en a accueilli 68 000 en mars dernier, et devance la Biennale parisienne et ses 53 244 entrées. Morgan Haquenne, de la galerie Baronian, juge qu’il s’agit «de la plus belle foire après la Tefaf, tout en gardant un côté plus intimiste». «Une plateforme incontournable au sein de l’Europe, où l’on commence à voir des clients venant du monde entier», complète Marie-Christine Bonola de la galerie Berès. Si les collectionneurs étrangers l’ont bel et bien inscrite dans leur agenda, la majorité des galeries reflète un tropisme franco-belge : sur les cent trente-trois exposants, on en dénombre cinquante belges et quarante-cinq français ; viennent ensuite les anglais (douze), les suisses (sept), les italiens (cinq), les allemands (quatre)... Un seul américain (Rosenberg & Co, New York) et un seul russe (Heritage Gallery, Moscou), tous les deux étant inscrits sur la liste des seize nouveaux venus, parmi lesquels on relève David Aaron (Londres), Bowman Sculpture (Londres), Brame & Lorenceau (Paris) et Charles-Wesley Hourdé (Paris)… Foire généraliste, avec des prix moyens allant de 15 000 à 250 000 €, la Brafa s’adapte aux tendances du marché avec une montée en puissance de l’art actuel (vingt-sept galeries), ce qui justifie que l’invité d’honneur soit pour la deuxième année un tandem contemporain. Après Christo en 2018, ce seront les trublions Gilbert & George, ravis de cette invitation : «Les collectionneurs belges sont nos plus importants soutiens, et nous les remercions pour cela». Cinq de leurs œuvres seront disposées à des endroits stratégiques du parcours, mais aussi sur les stands des galeries Baronian  qui a facilité la venue de ce duo à la croisée de l’excentricité britannique et du surréalisme belge  et Bernier/Eliades.
 

Jan van Kessel le Vieux (1626-1679), Oiseaux exotiques, huile sur cuivre, 19,4 x 29,1 cm, détail. Galerie Costermans, Bruxelles.
Jan van Kessel le Vieux (1626-1679), Oiseaux exotiques, huile sur cuivre, 19,4 x 29,1 cm, détail. Galerie Costermans, Bruxelles.


Un florilège
Un pôle important est désormais consacré à l’archéologie et aux arts extra-européens (vingt-quatre enseignes), où l’on est de plus en plus attentif aux provenances, comme l’explique Tanguy Moreau, de la galerie Cybèle : «Aujourd’hui, tous les objets doivent avoir un pedigree impeccable ; une bonne provenance permet de les proposer soit à des collectionneurs, soit à des musées internationaux.» Celui-ci propose neuf outils miniatures pour ouchebti en faïence bleue (65 000 €) datant du règne de Sethi Ier (XIXe dynastie), «donnés par Belzoni à lord Belmore, un an après la découverte de la tombe de Sethi Ier», précise-t-il. David Aaron fera sensation avec le subtil relief dit «Rockefeller», représentant une princesse amarnienne (vers 1300 av. J.-C.), acquis peu avant qu’elle ne visite Le Caire par Abby Aldrich Rockefeller à New York, auprès du marchand Dikran Kelekian  celui-là même qui avait vendu les frises du palais d’Assurnasirpal II (Nimrud) à John D. Rockefeller, qui plus tard les offrit au Metropolitan Museum of Art de New York. Les arts extra-occidentaux pourraient quant à eux bénéficier de la réouverture, depuis le mois de décembre dernier, de l’AfricaMuseum de Tervueren, ce dont est convaincu Didier Claes : «Lorsque le musée du quai Branly a ouvert ses portes à Paris, une croissance dans l’intérêt pour l’art africain s’est ressentie. Il est probable que cela se répète aussi chez nous.» Plus marginale, mais avec des prix soutenus, la bande dessinée est représentée par deux galeries, dont la Belgian Fine Comic Strips, qui propose un lot de trois illustrations pour Le Crabe aux pinces d’or et Tintin au pays de l’or noir à quelque 2 M€. Mais certains secteurs sont plus fragiles, comme les arts du feu (quatre galeries) ou le livre ancien et moderne, représenté cette année par un stand unique, chapeauté par la Chambre professionnelle belge de la librairie ancienne et moderne (CLAM) et partagé par douze de ses membres (dix libraires et deux marchands d’estampes). «Le stand commun s’explique par le coût très élevé de la participation, qui est difficile à assumer par le libraire seul», justifie Pierre Coumans, président de la CLAM. «Le marché du livre rare est certes une “niche”, mais il est bien vivant, même s’il est vrai que le nombre de boutiques diminue. Le libraire doit se réinventer, faire découvrir de nouveaux territoires au collectionneur, être plus présent sur le Web, attirer un public plus jeune, susciter le coup de cœur. Une foire comme la Brafa y contribue.»

 

Statue songye, République démocratique du Congo, bois, métal, tissu, h. 49 cm. Galerie Montagut, Barcelone.
Statue songye, République démocratique du Congo, bois, métal, tissu, h. 49 cm. Galerie Montagut, Barcelone.


Cultiver sa collection
Si la durée de l’événement est un peu longue  dix-sept jours pour les galeries, en comptant l’installation des stands , «elle fait également sa force, constate Jeanne Dehaye, de la galerie Hélène Bailly ; en effet, cela permet de tisser des liens durables avec les amateurs, qui deviennent aussi nos fidèles clients». Ces derniers prennent leur temps, quitte à revenir plusieurs fois sur la foire pour discuter avec les marchands. «Il y a une vraie culture de la collection en Belgique, où les collectionneurs connaissent très bien le marché, sont plus sensibles aux artistes locaux tels Ensor, Delvaux ou Magritte, mais sont curieux et ont un goût de l’éclectisme», confie Augustin Vidor, de Stern Pissarro (Londres). La galerie présentera d’ailleurs une œuvre de Paul Delvaux, Le Balcon (détail reproduit page 12), une huile sur toile proposée autour de 3,7 M€, restée depuis la fin des années 1980 dans une collection privée asiatique et que la Fondation Delvaux a déjà repérée en décembre, dès que la galerie l’a postée sur le site Artsy… Quant à l’éclectisme, il sera justement le maître mot d’ArtAncient (Londres), qui pose la question de la beauté des artefacts de la nature, confrontant une météorite découverte le 12 février 1947 en Sibérie (115 000 €) à un torse d’Aphrodite anadyomène du IIe siècle av. J.-C. (60 000 €), une gogotte (concrétion) aux allures de sculpture surréaliste de trente millions d’années (59 000 €) avec un tétradrachme représentant Dionysos, de la fin du IIe ou du début Ier siècle avant notre ère (21 500 €). Commémoré en 2019, Pieter Bruegel l’Ancien (vers 1525-1569) fera l’objet de deux conférences, l’une par la spécialiste de la famille Bruegel, Dominique Allart, qui réexamine son célèbre tableau Dulle Griet ou Margot la folle (Anvers, musée Mayer van den Bergh) à la faveur de sa récente restauration. Manfred Sellink dévoilera les découvertes et développements les plus récents, réalisés grâce aux recherches entreprises à l’occasion de la grande exposition Bruegel organisée, jusqu’au 13 janvier dernier, par le Musée historique de Vienne. Enfin, toute cette diversité et la richesse de la Brafa seront résumées dans l’exposition et la publication célébrant les 100 ans de la Chambre royale des antiquaires et des négociants en œuvres d’art de Belgique, qui, à l’occasion de son jubilé, change de nom et devient la ROCAD.be (Royal Chambers of Arts Dealers). Un centenaire qui se devait d’être fêté en toute convivialité’à la Brafa.

 

Denis van Alsloot (1570-1626), Paysage d’hiver dans la forêt de Soignes avec la Fuite en Égypte, huile sur panneau, 48,5 x 66,8 cm ; au dos, marque du
Denis van Alsloot (1570-1626), Paysage d’hiver dans la forêt de Soignes avec la Fuite en Égypte, huile sur panneau, 48,5 x 66,8 cm ; au dos, marque du fabricant de panneaux Guilliam Gabron, actif entre 1614 et 1626. Galerie Florence de Voldère, Paris.


 

Interview
Francis Maere
Président de rocad.be


Pourriez-vous rappeler les grandes lignes de l’histoire de la Chambre royale des antiquaires et négociants en œuvres d’art de Belgique, devenue ROCAD.be ?
La Chambre, créée en 1919, est l’une des premières associations professionnelles d’antiquaires en Europe. À l’époque, elle s’est structurée autour d’une douzaine d’antiquaires, pour en compter aujourd’hui cent quinze. En 1956, elle a organisé la première Foire des antiquaires dans les galeries Louise, à Bruxelles, puis a investi le Palais des beaux-arts en 1968, tant elle y était à l’étroit. Avec l’évolution du marché, la Chambre a intégré de nouvelles spécialités comme l’art nouveau et l’art déco, les arts d’Asie, tribal, moderne et contemporain, jusqu’à la bande dessinée aujourd’hui. À partir de 1995, la Foire des antiquaires de Belgique a invité des marchands étrangers, mais aussi ne faisant pas partie de la Chambre, et face au succès, elle a déménagé à Tour & Taxis en 2004. Elle a pris le nom de la Brafa en 2009.

Si ROCAD.be et la Brafa ont des membres communs, ce sont deux organisations différentes aujourd’hui…
Oui. La Brafa, qui est une foire commerciale, est gérée par une association différente. Parmi nos cent quinze membres, essentiellement belges, français, anglais et italiens, quarante-huit exposent à la Brafa.

Concernant la question de la restitution des œuvres en Afrique, quelle est la position de la chambre ?
Pour l’instant, le marché de l’art n’est pas encore impliqué, les discussions concernant les institutions culturelles. Nous avons prévu une réunion avec des professionnels de l’art tribal pour nous fédérer autour d’une position commune.

Est-ce que les marchands sont inquiets ?
Oui, bien sûr. On va s’armer. Le problème sera celui des provenances, mais cela concerne aussi les objets provenant des zones de conflit, comme la Syrie ou l’Irak. Toute œuvre d’art devra avoir une pièce d’identité.

Quels sont les enjeux actuels pour ROCAD.be ?
Il est important de rajeunir la profession, de sensibiliser des jeunes collectionneurs et de montrer qu’il existe un marché considérable à côté des salles de ventes.
À voir
Brafa - Brussel Art Fair - 2019 Tour & Taxis, avenue du Port, Bruxelles.
Du samedi 26 janvier au dimanche 3 février 2019.
www.brafa.art
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