La bohème parisienne avec l’accent du Bosphore

Le 22 avril 2021, par Anne Doridou-Heim

Si les collectionneurs turcs ont été les premiers à relancer l’intérêt pour ces artistes nationaux venus à Paris titiller l’art moderne, ils trouvent désormais plus de concurrence !

Fikret Moualla (1903-1967), La Partie de cartes, gouache sur papier, 52 65 cm. Paris, Drouot, 17 novembre 2020. Audap & Associés OVV.
Adjugé : 26 418 

L’école de Paris, la première comme la nouvelle, est définitivement un haut lieu du cosmopolitisme du XXe siècle et un remède au nationalisme. Ses représentants apparaissent régulièrement sur le marché de l’art et on n’en finit pas de découvrir des artistes venus d’autres horizons. Cette fois, c’est à la génération contemporaine de l’avènement du jeune État turc – né en 1923 sur les ruines de l’Empire ottoman – que l’on s’intéressera. Autour de la figure fondatrice de Fikret Moualla (1903-1967), arrivé dans les tout derniers jours de 1938, ils seront nombreux à céder aux sirènes du modernisme, surtout au sortir du second conflit mondial.
 

Selim Turan (1915-1994), Composition, huile sur toile, 163 x 129 cm. Villefranche-sur-Saône, 7 juillet 2018. Maison de ventes Richard OVV.
Selim Turan (1915-1994), Composition, huile sur toile, 163 129 cm. Villefranche-sur-Saône, 7 juillet 2018. Maison de ventes Richard OVV.
Adjugé : 13 500 
Albert Bitran (1929-2018), Dissonante verte, 1984-1986, huile sur toile, 92,5 x 65 cm. Paris, Drouot, 2 avril 2021. L’Huillier & Associés
Albert Bitran (1929-2018), Dissonante verte, 1984-1986, huile sur toile, 92,5 65 cm. Paris, Drouot, 2 avril 2021. L’Huillier & Associés OVV.
Adjugé : 5 800 
Nejad Devrim (1923-1995), Composition, huile sur toile, 65 x 46 cm. Paris, 30 octobre 2020. Live à huis clos. Ader OVV. Adjugé : 7 680 €
Nejad Devrim (1923-1995), Composition, huile sur toile, 65 46 cm. Paris, 30 octobre 2020. Live à huis clos. Ader OVV.
Adjugé : 7 680 


La palette tonique et la fibre sociale de Moualla
Deux ouvrages publiés récemment, dont le catalogue raisonné de l’œuvre peinte de Fikret Moualla par Marc Ottavi et Kerem Topuz, retracent les parcours de ces artistes, permettant d’en apprendre un peu plus sur leur quête esthétique, leur volonté d’indépendance et leur besoin de s’ancrer dans le siècle. Une invitation à les suivre dans les rues pavées de la capitale et dans le silence enfumé de leurs ateliers. Le couple Weil-Thenon, dont la dispersion de la collection – 1 380 numéros tout de même – fut un véritable marathon tenant en haleine trois jours durant (les 16, 18 et 21 septembre 2020, Millon OVV) les enchérisseurs, ne possédait pas moins de vingt œuvres de Fikret Moualla. En véritables passionnés de l’art du XXe siècle, lorsqu’ils aimaient un peintre, ils allaient jusqu’à acquérir plusieurs dizaines de ses productions. Le résultat le plus élevé, 35 100 €, était revenu à une gouache, Femme et vase de fleurs, un prix dans la fourchette haute de ceux du marché français. Moualla a tout du peintre bohème de la chanson d’Aznavour, criant famine, abusant de l’alcool aussi. Rarement des peinture sur toile, principalement des centaines, des milliers de gouaches sur papier pour exprimer – crier plutôt – son amour des scènes de rue, des anonymes du quotidien, des gens du cirque et de la nuit. Il fixe souvent la fête, lui qui sombre régulièrement dans des épisodes de folie. «Plus que la misère, Moualla craint toute forme d’autorité, notamment l’autorité judiciaire qui par sept fois l’a fait interner en asile psychiatrique», raconte Marc Ottavi. Drôle de personnage qui trempe son pinceau dans les fulgurances de l’expressionnisme pour magnifier ses personnages, et qui jamais ne cède à l'appel de l’abstraction pourtant dominante alors à Paris. Elle n’aurait pas convenu à celui qui, à l’aide d’une palette tonique, dessinait de véritables instantanés sociaux.

 

Fikret Moualla (1903-1967), Femme et vase de fleurs, gouache sur papier marouflé sur toile, 48,5 x 65,5 cm. Paris, Salle V.V., 18 septembr
Fikret Moualla (1903-1967), Femme et vase de fleurs, gouache sur papier marouflé sur toile, 48,5 65,5 cm. Paris, Salle V.V., 18 septembre 2020. Millon OVV. Mme Ritzenthaler.
Adjugé : 35 100 
Avni Arbas (1919-2003), La Montagne, 1963, huile sur toile, 113 x 194 cm. Neuilly, 26 octobre 2020. Aguttes OVV. Adjugé : 22 406 €
Avni Arbas (1919-2003), La Montagne, 1963, huile sur toile, 113 194 cm. Neuilly, 26 octobre 2020. Aguttes OVV. Adjugé : 22 406
Fahrelnissa Zeid (1901-1991), Dream of Abou-Sina II, technique mixte sur papier, 57 x 74,5 cm. Paris, 5, rue de Montholon, 25 novembre 202
Fahrelnissa Zeid (1901-1991), Dream of Abou-Sina II, technique mixte sur papier, 57 74,5 cm. Paris, 5, rue de Montholon, 25 novembre 2020. Maigret (Thierry de) OVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Adjugé : 20 416 


Avni, Nejad, Bitran et les autres
Ils sont onze, qui entre 1939 et 1955, quittent tour à tour leurs ateliers du Bosphore pour venir s’installer dans ceux de Montparnasse. Comme leurs confrères et consœurs venus des quatre coins de la planète, la goût de la modernité les guide. La plupart se connaissent, ayant fréquenté les cours du Français Léopold-Lévy à l’Académie des beaux-arts d’Istanbul. Tous souffriront dans les premiers temps d’être assimilés à des suiveurs de l’orientalisme. Un cliché qui perdure, avant qu’ils ne soient reconnus enfin à leur juste valeur et que les critiques ne soulignent la vitalité de cette jeune scène. Le travail de galeristes avant-gardistes y contribuera. Avni Arbas (1919-2003) et Nejad Devrim (1923-1995) arrivent en 1946. Le premier, qui restera en France jusqu’en 1977 – alors que le second partira en 1968 –, était l’un des plus proches amis de Moualla. Il a raconté nombre d’anecdotes à son sujet, dont certaines sont reprises dans l’ouvrage que le journaliste et écrivain Hifzi Topuz (né en 1923) a consacré à ce dernier en 2009, Fikret Moualla, anatomie d’une bohème. Arbas, qui a évolué de la figuration à l’abstraction, voit sa cote se hisser dans les cinq chiffres. En octobre dernier, chez Aguttes, à Neuilly, une huile de 1963, La Montagne, grimpait à 22 046 €. Son record du monde date de 2010 (Piasa, 12 avril). Avec une Nature morte aux fleurs (130 89,5 cm), il établissait 47 090 € (source Artnet). Les résultats de Nejad Devrim (1923-1995) ont connu une forte augmentation au début des années 2010, avant de redescendre et de se stabiliser. Le 30 octobre 2020, une Composition était adjugée 7 680 € chez Ader. L’abstraction est leur mode d’expression à tous. Il faudrait aussi évoquer les figures de Selim Turan, Remzi Rasa, Mübin Orhon – expressionniste marqué par ses rencontres avec Poliakoff et Messagier –, Hakki Anli, Albert Bitran et deux artistes féminines, Tiraje Dikmen et Fahrelnissa Zeid. Le 25 novembre 2020, un ensemble d’oeuvres sur papier de la dernière est apparu chez Thierry de Maigret. Conservées dans les mêmes familles depuis leur acquisition, elles ont été vendues entre quelques centaines et 20 000 €. Épouse d’un prince irakien, Fahrelnissa Zeid est une parfaite illustration du cosmopolitisme du XXe siècle. On retient d’elle un langage plastique très personnel, telle une nouvelle calligraphie emboîtant les unes dans les autres des formes mosaïquées aux couleurs fortes, élaboré dans la décennie 1950. À la fin des années 1960, Paris perd sa place de phare de la modernité au profit de New York. Les expositions des artistes turcs se font plus rares et leurs chemins se séparent, certains rentrant, d’autres restant ou choisissant d’autres pays – la Pologne pour Nejad Devrim, la Jordanie pour Fahrelnissa Zeid. C’est en Turquie, dans la dernière décennie du XXe siècle, que leur place est enfin reconnue, grâce aux collectionneurs, aux galeries et aux musées privés. Aujourd’hui, l’intérêt vient de partout et la publication de ces deux nouveaux ouvrages devrait leur ouvrir de nouveaux horizons.

à lire
Clotilde Scordia, Istanbul Montparnasse - Les peintres turcs de l’école de Paris, éditions Déclinaison, Paris, 2020, 49 €.
Interview Marc Ottavi «Moualla est un spontané, un intuitif qui va à l'essentiel.»
Le tome 1 du catalogue raisonné de l’œuvre de Fikret Moualla est paru en 2019. C’est la première fois qu’un tel ouvrage est consacré à un artiste turc, ce concept étant jusqu’à présent inusité en Turquie. Le tome II est en préparation et sera aussi édité sous forme de livre. L’expert Marc Ottavi, coauteur avec Kerem Topuz, présente ce peintre au parcours singulier et attachant.

 
Marc Ottavi et Kerem Topuz, Catalogue raisonné de l’œuvre de Fikret Moualla 1903-1967, tome 1, 130 €. 
Marc Ottavi et Kerem Topuz, Catalogue raisonné de l’œuvre de Fikret Moualla 1903-1967, tome 1, 130 €. 


Vous êtes un expert du marché français, comment en êtes-vous arrivé à vous passionner pour Fikret Moualla ?
En 1990, Me Guy Loudmer a essayé de former un comité pour déterminer ce qui était authentiquement de Moualla et écarter les faux qui pullulaient. Y participaient Mme Favre-Kleinmann, qui avait bien connu l’artiste, et M. Jaunatre, mais leurs positions respectives étaient résolument inconciliables. J’ai beaucoup appris de ces réunions qui ont aiguisé mon rapport à l’œuvre. En 2000, le hasard m’a fait présenter, avec Me Chassaing au marteau, la collection Garrigou, qui avait acquis au cours de trois ventes d’atelier en 1977-1978 près de cent gouaches de Moualla, la plupart en feuilles, parfaitement conservées et fraîches de coloris. J’ai participé, en 2009, à la publication par Kerem et Hifzi Topuz d’une biographie augmentée d’anecdotes et de souvenirs. Youki Foujita y fait, entre autres témoignages, une description passionnante de l’artiste et de son œuvre. Dix ans de collecte d’informations, des photographies et d’autres recherches ont été nécessaires pour pouvoir publier le tome I du catalogue raisonné. C’est un délai raisonnable, justement.

Comment décririez-vous l’univers pictural de Moualla ?
Hormis quelques essais d’esprit cubiste peu convaincants, l’œuvre de Moualla est figurative. Ses thèmes s’inspirent de la vie courante : marchés, bars, natures mortes, personnages, tout au plus une dizaine de sujets. Plutôt dessinées et rehaussées de couleurs à ses débuts, ses créations vont se simplifier et devenir par la suite un mélange d’expressionnisme et de tachisme. Moualla est un spontané, un intuitif qui réduit les détails à l’essentiel pour offrir au contemplateur un choc visuel au travers d’une vision synthétique épurée.

Et ses rencontres ?
En Turquie, la scène artistique de l’entre-deux guerres est elliptique, les commandes rares. L’un de ses meilleurs soutiens est le peintre Abidine Dino. À Paris, où il s’installe en 1938, Moualla ne fait partie d’aucun sérail, bien qu’il ait rencontré Braque, Friesz, Lhote, Metzinger et la plupart des participants de l’école de Paris. Picasso lui offrira un dessin, que Moualla s’empressera de vendre arguant n’avoir pas mangé depuis trois jours. C’est un artiste solitaire qui crée des chef-d’œuvre dans sa chambre d’hôtel.

On est frappé par la force de ses couleurs. Ce sont elles qui le guident ?
De 1920 à 1926, Moualla étudie aux Beaux-Arts de Berlin. Il conservera de sa fréquentation des membres du Blaue Reiter l’usage d’une palette de couleurs primaires et une frontalité du sujet d’où la perspective est quasiment absente. Sur une combinaison de couleurs simplifiées l’artiste ordonne du bout de son pinceau des traits courts, hachurés, se superposant les uns aux autres, formant des contours de forme incertaine. C’est toute la science de ce naïf que cet assemblage hétéroclite entre le fond, la forme, les traits, les couleurs, puisse se fondre en un mariage improbable mais heureux.

Il semblait tout aussi attachant qu’asocial…
Se qualifiant lui-même de régressif, Moualla est un rebelle, querelleur parfois quand il se sent persécuté. À certains moments, c’est un enfant qui obéit à des pulsions irrépressibles et se révèle incapable de toute patience.

Une telle personnalité a certainement nui à sa reconnaissance officielle…
De grands marchands se sont intéressés à Moualla, Marcel Bernheim, Dina Vierny, Renou et Poyet, mais le mauvais caractère du peintre et son comportement erratique ont fait échouer tous leurs projets. L’incapacité de l’artiste à assumer un engagement a été évidemment défavorable.

Il errait dans Paris, son carton à dessin sous le bras à la recherche de quelques billets de 100 francs de l’époque. On est toujours dans l’image de la bohème ?
Une fois épuisé son cercle restreint de relations, n’ayant aucun réseau commercial, Moualla était contraint de présenter ses gouaches aux terrasses des cafés, non par tradition latine mais par besoin.

Il produit quotidiennement des œuvres sur papier, par nécessité financière. Est-ce pour la même raison qu’il ne peint jamais de toiles ?
Moualla travaille quotidiennement à produire des gouaches parce que ce médium s’adapte mieux à la spontanéité de son geste et le temps de séchage est inexistant. Le stockage est réduit et le matériau peu coûteux. On compte toutefois quelques huiles, exécutées sur des toiles acquises pendant les rares moments d’abondance.

Les choses sont bien différentes aujourd’hui, sa cote est élevée et assez stable. Comment s’est-elle créée ? Et y a-t-il désormais un réajustement entre les marchés turcs et européens ?
Après une baisse significative, les cotations ont retrouvé leur niveau des années 2000. On dégotte encore de petits formats dans les 2 000 € et de belles feuilles à partir de 10 000 €. Quelques grands formats très réussis ont dépassé 30 000 € mais c’est pour l’instant exceptionnel. Malgré la faiblesse de la livre turque, les adjudications sont très comparables entre les deux continents.

Qui sont ses collectionneurs ? Que recherchent-ils dans son œuvre ?
Les collectionneurs de Moualla sont principalement issus de la diaspora turque. En Europe, tous les sujets sont recherchés alors qu’en Turquie la demande pour les portraits et les scènes de bar rencontrent peu de succès du fait des convictions religieuses.
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