La Biennale de Shanghai, un œil ouvert sur le monde

Le 17 février 2017, par Caroline Boudehen

Sa 11e édition se clôture mi-mars. Elle est non seulement la biennale internationale d’art contemporain la plus établie de Chine, mais aussi l’une des plus importantes d’Asie.

Power Station of Art.
© Caroline Boudehen

Au cours des dix-neuf dernières années, la Biennale de Shanghai s’est donné comme mission de rassembler artistes et conservateurs des quatre coins du monde pour explorer le lien entre vie urbaine, art contemporain et public. Cette édition ne fait pas exception. Pendant quatre mois, elle présente les œuvres de 92 artistes, provenant de quarante pays différents, à partir d’une question séminale (qui tient également lieu de thème) : «Pourquoi ne pas demander encore ?» Mais demander quoi  ? À qui ? Mystérieuse interrogation, à laquelle il est de fait impossible de répondre autrement que par d’autres questions. Tout l’enjeu consiste justement à en inventer les contours, l’objet, les interlocuteurs, la temporalité… Le commissariat a été confié cette année au groupe d’artistes Raqs Media Collective, basé à New Dehli. Composé de Monica Narula, Shuddhabrata Sengupta et Jeebesh Bagchi, il a choisi comme fil conducteur le livre de science-fiction The Three-Body Problem, de l’auteur chinois Liu Cixin. Cet ouvrage est fondé sur la théorie physique que, dans l’espace, deux corps réagiront l’un à l’autre avec des résultats prévisibles, tandis que l’addition d’un tiers créera l’incertitude. C’est donc autour d’un monde de plus en plus insaisissable qu’artistes, collectifs, curateurs et écrivains sont invités à débattre et à considérer «le moi comme un fragment de l’infini de l’univers», pour reprendre les propos de Jeebesh Bagchi.
territoires à explorer
Développée à travers une série de sections dénommées «Terminals», «Infra-Curatorial Platform», «Theory Opera», «51 Personae» et «City Projects», la Biennale est une invitation à expérimenter le  ou plutôt les  futur(s), dans une atmosphère inquiétante et mystérieuse. L’esprit d’une triangulation entre la raison, l’intuition et le fabuleux y règne et brouille les frontières entre science et ésotérisme, absurde et rationnel, envisageant le monde comme rescapé de conséquences terribles d’actes passés. Les œuvres multimédia et les installations extraordinaires dominent l’ensemble, la station lunaire du collectif MouSen+MSG, The Great Chain of Being Planet Trilogy, étant probablement la plus impressionnante. Axée sur les sensations et le sensationnel, la Biennale met en jeu le corps du spectateur, sollicité tout au long de ce parcours sensoriel. Aucune certitude ne subsiste : il s’agit d’expérimenter ce nouveau monde, donné sous forme d’un tressage de rythmes spatio-temporels variés. Visiter la Biennale revient à explorer une centaine d’itinéraires à travers Shanghai, Hanoi, Dakar, Fukushima, Ramallah, Lahore, la ville de Guatemala, Téhéran, Dubaï, Stockholm, Dacca… et se faire sa propre conception de l’univers d’aujourd’hui.

 

Biennale de Shangai, vue RDC
Biennale de Shangai, vue RDC © Caroline Boudehen

Toujours jeune
En 1996, «Espace ouvert» (Open Space), la première édition de la Biennale de Shanghai est lancée, dans un désir d’ouverture de la Chine au monde. De courte durée à ses débuts  à peine trois semaines la première fois , elle a su depuis évoluer de façon constante, et en synchronie avec les problématiques contemporaines. Initialement établie au Shanghai Museum, la manifestation est accueillie à partir de 2012 dans la Power Station of Art (PSA), l’ancienne centrale électrique de la ville, et premier musée dédié à l’art contemporain en Chine continentale depuis 2010. Aujourd’hui, son espace d’exposition indépendant de 42 000 mètres carrés, et sa cheminée emblématique de 165 mètres, en font un élément incontournable du paysage artistique shanghaïen. L’année 2000 a marqué un tournant dans son histoire, avec l’introduction pour la première fois des nouveaux médias et l’ouverture à des artistes étrangers et des conservateurs internationaux. Cette édition fut en conséquence la première à bénéficier d’une attention critique internationale. Dans le monde de l’art, Shanghai s’est d’ailleurs vu, à cette occasion, attribuer le nom de «porte d’entrée vers l’Ouest».

 

MouSen+MSG, The Great Chain of Being-Planet Trilogy.
MouSen+MSG, The Great Chain of Being-Planet Trilogy.© Caroline Boudehen

Un perpétuel renouveau
Toujours dans un souci d’interroger les liens qui unissent l’humanité à son environnement, aux arts et à la science, les éditions suivantes ont tour à tour abordé les questions de l’urbanisation, de la technologie, du design et de leur impact sur l’homme. À chaque fois, la manifestation se renouvelle également dans sa forme pour chercher à dynamiser le thème choisi. Ainsi en 2011, elle a métamorphosé son espace d’exposition en un théâtre d’émotions productives et dynamiques, dans lequel artistes, conservateurs, critiques, collectionneurs, directeurs de musées et public ont été invités à «répéter» les relations qu’ils entretiennent entre eux et ainsi, mettre en scène le système artistique dans sa globalité. L’entreprise a été considérée comme un acte auto-performatif, une tentative de promouvoir une auto-libération et de rejeter les cadres traditionnels de performance et de production artistique. L’année 2012 marque l’arrivée de la biennale à la Power Station of Art (PSA) ; elle est placée sous le signe de la réactivation («Reactivation»), faisant d’une part référence à l’Exposition universelle qui s’est tenue à Shanghai deux ans plus tôt  et a profondément changé la ville  et résonnant, d’autre part, avec la fonction première du lieu, à savoir la production d’énergie… ici transformée en énergie culturelle, capable d’activer et de produire une force créatrice. La dixième édition, «Social Factory», s’était quant à elle penchée sur les différentes façons dont le social est produit au XXIe siècle, son évolution dans l’art visuel, la culture et les coutumes. Au cours des deux années qui ont suivi, Shanghai a œuvré pour consolider sa position centrale dans le monde de l’art en Asie et son influence. La présente édition vient confirmer ce rayonnement et la pertinence de ses choix en matière d’artistes, mais aussi des différents intervenants. Les curateurs, en suggérant une trajectoire asiatique qui explore les récits de ses innombrables régions, résistent à une perspective globale et font suite à d’autres biennales régionales récentes, telles que Singapour, Taipei, Busan et Gwangju… Mais sans pour autant restreindre sa portée, puisque les réflexions autour de problématiques locales conduisent ici à nous interroger sur tout ce qui nous entoure. La Biennale de Shanghai est une enquête menée sur le monde, à travers émotions et sensations, qui nous incite à demander encore…

À VOIR
11e Biennale de Shanghai : «Why Not Ask Again ? Arguments,
Counter-arguments, and Stories», Power Station of Art,
200 Huayuangang Road, Huangpu District, Shanghai, Chine.

Jusqu’au 12 mars 2017.
www.powerstationofart.org / www.shanghaibiennale.org
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