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La Belgique, honte de l’Europe

Publié le , par Vincent Noce

À la fin des années 1990, l’équipe de Bernard Darties, alors chef des opérations de l’OCBC (l’Office central contre le trafic des biens culturels), avait filé une bande de Gitans qui écumait les châteaux et musées des bords de Loire. En moins de vingt-quatre heures, ils mettaient à l’abri leur butin en Belgique. Dans le...

La Belgique, honte de l’Europe
 

À la fin des années 1990, l’équipe de Bernard Darties, alors chef des opérations de l’OCBC (l’Office central contre le trafic des biens culturels), avait filé une bande de Gitans qui écumait les châteaux et musées des bords de Loire. En moins de vingt-quatre heures, ils mettaient à l’abri leur butin en Belgique. Dans le Limbourg, les enquêteurs ont retrouvé des objets dérobés chez un trafiquant. Le commandant Darties avait alors repéré dans son stock des objets d’art qui lui semblaient pouvoir provenir d’autres cambriolages. De retour à Paris, les recherches dans la base de données confirmèrent ses soupçons. L’équipe est repartie en Belgique, mais, entre-temps, les objets avaient disparu, le marchand véreux prétendant les avoir vendus. À qui ? De qui les tenait-il ? Il n’avait aucune obligation de produire un registre d’entrées et sorties de sa marchandise, ce qu’on appelle en France « le livre de police », bien connu des antiquaires et des galeristes. En raison de son laxisme dans la réglementation du marché de l’art, la Belgique était déjà réputée pour être une plaque tournante du trafic de l’art volé, avec la Suisse – laquelle a depuis fait amende honorable. Mais pas outre-Quiévrain, même si la pratique du livre de police a dû être introduite il y a deux ans en raison des dispositifs européens anti blanchiment.

Au moment où la communauté internationale appelle à une mobilisation générale, la Belgique ferme sa cellule de lutte contre le trafic des biens culturels.   

Aujourd’hui, ce sont les antiquités pillées au Moyen-Orient et en Afrique qui débarquent à Anvers. Sans parler des saisies régulières chez les antiquaires, il est notoire que des objets douteux, qui ne pourraient pas être vendus ailleurs, peuvent toujours tenter de prendre le chemin des ventes aux enchères à Bruxelles. Dans Paris-Match Belgique, Frédéric Loore a soulevé le lièvre : au moment où la communauté internationale appelle à une mobilisation générale contre ce fléau, la police belge a fermé sa cellule de lutte contre le trafic des biens culturels. « Déjà moribonde depuis des années », comme le note le journaliste, elle ne comptait que deux agents, dont le départ à la retraite ne donne pas lieu à remplacement. Et ce, dans le pays qui est l’hôte de la Commission européenne. La réponse de la ministre de l’Intérieur, Annelies Verlinden, interpellée au Parlement à ce sujet, n’est pas sans saveur : « En ce qui concerne les éléments plus chiffrés, je suppose de m’envoyer une question écrite… Les directions déconcentrées de la police judiciaire fédérale mèneront des enquêtes spécialisées et supralocales de qualité, et ce conformément à la loi sur l’optimalisation des services et, dans cet esprit, la police locale assure à son tour, conformément à cette fonctionnalité de base, l’enregistrement des plaintes et des recherches locales au cas où l’enquête sera confiée par le magistrat à la police locale. » Au lecteur comme nous interloqué, il peut être utile de mentionner que la ministre lisait un texte écrit, comme quoi le maniement de la langue demeure décidément une énigme pour la technocratie administrative. Mais enfin, on comprend qu’il n’y a en effet plus de cellule spécialisée dans le trafic d’art en Belgique. Quant à sa base de données, « la première phase est terminée, la deuxième phase pas encore lancée ». Traduction : elle n’est plus alimentée, mais « les chiffres resteront disponibles ». Au même moment, le 1er février, la France, prenant la présidence du Conseil européen, a accueilli une conférence contre le trafic d’antiquités sur le continent. Une représentante de la Commission européenne a dit « regretter » la décision belge, mais elle reconnaît que les instances communautaires n’ont pas les moyens d’intervenir. L’Europe doit vivre avec ses moutons noirs. En attendant une harmonisation des lois et des moyens, le trafic a de beaux jours devant lui – et la première responsabilité en incombe aux États.

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