La Banque de France, un partenaire en or

Le 05 avril 2018, par Sarah Hugounenq

le dépôt fin janvier, par la Banque de France, du mobilier du duc de Gaëte au château de Rambouillet est l’occasion de se pencher sur les trésors et la politique patrimoniale de la vénérable institution. Visite du saint des saints de notre système économique, l’hôtel de la Vrillière.

La Galerie Dorée de l’hôtel de La Vrillière, siège de la Banque de France.
© Banque de France

Discrète par nature, la Banque de France ne fait pas montre de son patrimoine. Philippe Bélaval, à la tête du Centre des monuments nationaux, compte bien y remédier. C’est dans cette perspective qu’il faut appréhender le partenariat signé le 29 janvier entre le dépositaire de l’Or de France et le premier opérateur des monuments historiques hexagonaux. À la faveur de la fermeture pour travaux du musée Carnavalet, qui l’exposait depuis 1996, le mobilier du duc de Gaëte (1756-1841), ministre des Finances de Napoléon, rejoint le château de Rambouillet. Si les problématiques de remeublement sont d’ordinaire conduites par la volonté de retrouver les meubles historiques du monument, l’ensemble n’a ici de rapport avec l’édifice que par sa période de fabrication. Le lit, les fauteuils et la coiffeuse de style Empire ainsi que la psyché, le secrétaire et les tables de nuit d’époque Restauration complèteront la chambre des appartements de Napoléon Ier. «Jamais notre mobilier n’a été prêté dans un monument, remarque François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. La politique patrimoniale que nous tentons de mener se concentre sur le lieu où nous sommes, la restauration de l’hôtel de La Vrillière et sa Galerie Dorée  en 2014-2015 , ou des lieux que nous occupons comme la Chancellerie d’Orléans  dont la réfection des décors à installer au siège des Archives Nationales devrait aboutir à l’horizon 2019. Nous sommes aussi attentifs à ce qui a trait à notre histoire, comme le prouve le dépôt de ce mobilier ayant appartenu à l’un des premiers gouverneurs de la Banque de France.» La modestie du discours est proportionnellement inverse aux trésors conservés.
 

François Boucher, Aminte délivrant Sylvie surprise par un satyre, 1755.
François Boucher, Aminte délivrant Sylvie surprise par un satyre, 1755.© Banque de France


Approche utilitaire
Si l’art et la finance, depuis quelques décennies, font bon ménage, l’exemple de la Banque de France est singulier : loin d’être récent, spéculatif et communicatif, son rapport à l’art est historique, pragmatique et secret. De la plus importante institution bancaire née en 1800, on ne connaît que le fameux tableau de Jean-Honoré Fragonard, La Fête à Saint-Cloud, et la Galerie Dorée, aux boiseries XVIIIe siècle enchâssant les œuvres du Guerchin ou de Pierre de Cortone, transférées au Louvre en 1793. Ces deux joyaux ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Au gré des enfilades de l’architecture Grand Siècle de l’hôtel de La Vrillière, témoin du Paris de Louis XIII à quelques encablures du Palais-Royal, tableaux, tapisseries et mobilier ont été réunis au fil d’une histoire peu ordinaire. L’institution n’a en effet jamais eu ni le goût ni la mission d’amasser une collection ad hoc. La richesse de ses intérieurs n’est guidée que par une vision utilitaire qui ne sacrifie rien au prestige. Le monumental Fragonard, les trois toiles de chasse signées Francesco Giuseppe Casanova, élève de Guardi, accompagnés de deux panneaux signés François Boucher, inspirés des écrits du Tasse, sont en réalité des vestiges décoratifs des anciens appartements du premier hôtel qu’occupait la Banque, rue d’Aboukir. Sa politique d’acquisition ne commence réellement qu’à la Belle Époque, quand l’institution, alors florissante, jouit d’une forte autonomie vis-à-vis de l’État. «Le mobilier et les tableaux ont été principalement acquis dans l’Entre-Deux-Guerres, période d’investissement pour la Banque. C’est à ce moment que naît l’idée de disposer d’un siège prestigieux», explique François de Coustin, conseiller patrimonial de l’établissement. La Banque de France achète alors à tour de bras : deux feux en bronze doré commandés par le prince Murat pour l’Élysée, acquis en 1922, comme les huit tapisseries mythologiques de Beauvais du XVIIIe siècle ; un bonheur-du-jour en acajou estampillé Charles Lemarchand (1759-1826) en 1923, en même temps qu’un secrétaire Louis XVI attribué à Carlin, et deux meubles d’appui en amarante et bronze doré signés Jacob-Desmalter et probablement dessinés par Percier et Fontaine ; sans omettre une suite de fauteuils, canapé et chaises de style Directoire, offerte par l’impératrice Eugénie à la maison de santé de Charenton. Une paire de scabellons estampillée Delorme arrive en 1924, un bureau ministre de la comtesse de Talleyrand en 1925…

 

Le mobilier de la chambre du duc de Gaëte au château de Rambouillet.
Le mobilier de la chambre du duc de Gaëte au château de Rambouillet. © CMN


Secret des acquisitions
Cette débauche n’a pas épargné quelques déconvenues à la Banque. Un coffre-fort acheté pour l’un des premiers du genre, lancé par Alexandre Fichet en 1840, est en réalité une copie du début du siècle. La Banque s’est également dotée en 1920 d’un monumental portrait équestre acquis comme étant celui de Louis XIV. L’absence totale de ressemblance a poussé récemment à quelques recherches. La surprise est de taille : il s’agit du premier gouverneur de la Banque d’Angleterre, sir John Houblon ! Le nom du peintre est encore inconnu. Il en est de même pour l’effigie en pied du duc de Penthièvre, signée d’un certain Vaxcilhère, absent des manuels d’histoire de l’art. Un autre champ d’études s’ouvre dans une série de tapisseries aux armes de La Vrillière, acquise vers 1970. À la manière du Grand Siècle, ces tentures de laine et soie, dont un autre élément orne les murs du Negresco à Nice, sont en réalité des productions du XVIIIe siècle. Cette déception n’a pas empêché la Banque de s’offrir un troisième panneau en 2007. Discrète dans son patrimoine, la Banque de France l’est encore plus quand il s’agit d’acheter. Le seul nom de l’institution suffit à affûter l’appétit des salles de ventes. Mais la riche réputation qui la précède ne l’empêche pas de conclure quelques belles acquisitions, comme les magnifiques baromètre et thermomètre Boulle en marqueterie et décor doré, acquis en 2007, que le Louvre aimerait probablement voir rejoindre le grand régulateur de ses collections, qui complète l’ensemble. Plus récemment, lors de la vente chez Sotheby’s de la succession du comte de Paris en 2015, l’établissement s’est offert le portrait de Marie-Adélaïde de Bourbon Penthièvre par Vigée Le Brun, ainsi qu’un Louis XIII par Philippe de Champaigne. D’une valeur avoisinant le million d’euros chacun, les deux chefs-d’œuvre, en cours de restauration au Centre de recherches et de restauration des musées de France notamment pour une comparaison avec le Richelieu de Champaigne du Louvre  ont pu être acquis grâce aux dispositions fiscales attenant à leur appellation Trésor National, lors de la dispersion.
Vers de nouveaux dépôts ?
Face à de telles possibilités, on comprend que le Centre des monuments nationaux soit perplexe. «Outre le choc esthétique que constituera le dépôt de la chambre du duc de Gaëte à Rambouillet, j’espère que cette collaboration ouvrira la porte à d’autres partenariats», lance sans ambages Philippe Bélaval. La maison n’est en effet pas avare : la liste est longue des prêts qu’elle accepte, de Versailles au Louvre en passant par le musée Jacquemart-André ou, plus récemment, le Grand Palais. Condition sine qua non, des œuvres de taille similaire doivent venir remplacer sur les murs les prêts consentis. C’est ainsi que les deux tableaux d’Hubert Robert du bureau du gouverneur n’ont pas fait le voyage au Louvre lors de la grande rétrospective de 2016, car le musée n’offrait rien en échange. Pour le mobilier, les conditions sont moins strictes. Or, la Banque n’est-elle pas l’heureuse propriétaire d’une suite de six fauteuils et bergère estampillée Jacob et Jacob frères (vers 1800), créés pour le Salon de musique de Malmaison, aujourd’hui géré par le Centre des monuments nationaux ? À la veille du tricentenaire de sa Galerie Dorée, la Banque de France semble désireuse de renouveler l’image de son patrimoine. Ce premier partenariat n’est peut-être qu’un tremplin… 

À voir
Château, laiterie de la reine et chaumière aux coquillages, Domaine national de Rambouillet, 78120 Rambouillet, tél. : 01 34 83 00 25, www.chateau-rambouillet.fr

 
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