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La bande dessinée dans tous ses états

Publié le , par Harry Kampianne

Le 9e art s’est installé en douceur dans le paysage de la création contemporaine. Chambéry présente son 42e Festival international de bd avec, pour invité d’honneur, Silvio Camboni.

Silvio Camboni, Mickey et l’océan perdu, 2018, crayon noir, tablette Cintiq 24 pouces,... La bande dessinée dans tous ses états
Silvio Camboni, Mickey et l’océan perdu, 2018, crayon noir, tablette Cintiq 24 pouces, mise en couleur sur ordinateur.
© Silvio Camboni/Galerie Glénat


Le 21 avril dernier, Aix-en-Provence accueillait, lors des Rencontres du 9e art, l’exposition «#Original-Multiple» à la Cité du livre. Une démarche associant la maison d’édition Mel Publisher (créée par Michel-Édouard Leclerc), des artistes contemporains et des auteurs du monde de la bande dessinée autour des techniques artisanales de l’estampe. L’initiative de cette transgression de frontières entre ces deux modes d’expression ne date pas d’hier. Le couvent des Cordeliers, à Paris, avait lancé, en octobre 2012, l’exposition itinérante «Quelques instants plus tard…» dont le titre est un clin d’œil à cette phrase souvent citée dans les albums. Le visiteur découvrait des tandems surprenants, de tous âges et de tous styles, tels Enki Bilal et Vladimir Velickovic ou Frank Margerin et Speedy Graphito. La BD a été une caisse de résonnance à l’influence considérable pour les nouvelles générations d’artistes contemporains. Reiser, Druillet ou Giraud sont devenus des références, au même titre que le Caravage ou le Tintoret, dans leur démarche artistique. Examinez bien les planches de Silvio Camboni, invité d’honneur de la 42e édition du Festival international de bande dessinée à Chambéry. Son nouvel album Mickey et l’océan perdu révèle non seulement une nouvelle vision des aventures de la célèbre petite souris mais aussi une atmosphère futuriste inspirée d’un Moebius, et une précision du trait rappelant Canaletto.
La BD s’installe au musée
La bande dessinée restera toujours, selon d’irréductibles réfractaires, un art mineur et infantilisant. Bien que la première exposition de BD en France date de 1967  le musée des Arts décoratifs étant à initiative de ce projet , il aura fallu une quarantaine d’années pour que les «dessinateurs de petits Mickey» puissent accéder aux cimaises institutionnelles. Pas facile de monter en 2006, l’exposition «Il était une fois Walt Disney» au Grand Palais. Un véritable parcours du combattant et «beaucoup de réticences en interne», selon les dires du commissaire Bruno Girveau. Une dizaine d’années plus tard, la musique n’est plus la même. L’entrée au musée a contribué largement à légitimer la bande dessinée. Entre Zep au palais des beaux-arts de Lille (2016), Enki Bilal à l’hôtel des arts de Toulon (2014), Crumb au musée d’Art moderne de la Ville de Paris (2012) ou Moebius à la fondation Cartier (2010), les mentalités changent. Pourquoi un tel engouement ? La réponse de Bruno Girveau est on ne peut plus limpide : «Donner carte blanche à un auteur de bande dessinée dans un musée, c’est attirer un public qui n’y vient pas forcément en temps normal, mais qui y reviendra parce qu’il aura été désinhibé.» Le cas Hergé au Grand Palais (2016) est d’autant plus flagrant. Le commissaire général Jérôme Neutres avouait : «Faire du Grand Palais la maison de Tintin, c’est s’ouvrir à de nouveaux visiteurs, plus jeunes et plus diversifiés sur le plan sociologique, issus notamment des couches populaires.» C’est aussi, aurait-on envie d’ajouter, une formidable opportunité d’offrir au marché une nouvelle manne de collectionneurs.
Des planches en « or »
Certes, l’acquisition d’originaux reste encore un problème à résoudre. Seules deux institutions à ce jour s’y emploient : la BnF (donations d’œuvres des familles Uderzo et Wolinski) et le musée de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, créé à Angoulême en 2008, dont le budget annuel d’acquisition ne dépasserait pas les 50 000 €. Pas de quoi s’offrir des planches s’envolant à prix d’or, certaines frôlant les quelque dizaines de milliers d’euros. Nous sommes loin de la couverture de L’Étoile mystérieuse adjugée à 2,5 M€ lors de la Brafa de Bruxelles en 2015. Mais, pour le marché, Hergé n’est que la cerise sur le gâteau, un habitué des records. Une exception qui n’empêche nullement de voir un Enki Bilal décroché chez Artcurial (2012) la timbale de 1 450 M€ pour un ensemble de quinze toiles (et non des planches) baptisé Oxymore, soit plus de 100 000 € par œuvre vendue. Loustal partage également son temps entre la peinture et la bande dessinée. Bien que les passerelles galeries/éditions aient investi le 9e art, demandons-nous qui sont ces acheteurs ? Selon Julien Brugeas, directeur de la galerie Glénat, «il y a les passionnés de BD, certains ont leurs auteurs fétiches. Il y a aussi les investisseurs. Ils s’intéressent à la BD, mais ce qui les intéresse, ce sont les cotes. Et plus récemment sont arrivés les acheteurs occasionnels. Ce sont des gens qui, parfois, ne sont pas particulièrement fans de BD, mais qui entrent dans la galerie parce qu’ils considèrent que la BD, c’est de l’art au même titre que la sculpture ou la peinture ». La galerie Glénat fut d’ailleurs très bien perçue lors de la dernière Biennale de Paris. Une grande première pour cette toute jeune enseigne, cinq ans d’existence à peine. «Au début, j’étais un peu réticent, reconnaît Julien Brugeas, mais j’ai vite compris qu’il y avait un véritable enthousiasme de la part du public mais aussi des autres exposants. J’ai senti une envie de fraîcheur. Nous étions pour eux une bouffée d’oxygène, et cette ambiance nous a valu de bonnes retombées. Une dizaine de planches ont été lâchées entre 600 et plusieurs milliers d’euros alors que la toile de Bilal est partie à 150 000€.»
Un genre renouvelé 
Selon Éric Leroy, monsieur BD chez Artcurial, «la bande dessinée permet d’acquérir des œuvres majeures à des prix encore très abordables». Néanmoins, la cote des originaux des séries cultes continue son ascension. Une planche de la série L’Incal, de Moebius, peut passer de 10 000 à 40 000€. Certaines planches des séries cultes contemporaines comme XIII, avec le héros amnésique de Jean Van Hamme dessiné par William Vance, ou Thorgal, le Viking maudit, imaginé par le même Van Hamme mais dû au crayon de Grzegorz Rosinski, peuvent monter jusqu’à 50 000 €. Le genre s’est renouvelé, d’un point de vue tant esthétique que graphique. Les adaptations cinématographiques se sont multipliées. L’Éducation nationale l’a intégrée depuis 2008 dans l’enseignement des arts plastiques. De grands éditeurs ont investi dans la BD comme Gallimard, qui a racheté Futuropolis et Casterman en 2006. Elle nourrit de plus en plus les jeux vidéo (Assassin’s Creed). Le paradoxe est que ce dynamisme ne comble pas les difficultés économiques que subissent les auteurs. 53 % d’entre eux gagnent, selon les états généraux de la bande dessinée en 2016, à peine le SMIC, dont 36 % vivent sous le seuil de pauvreté, malgré un excellent niveau de formation. Pour beaucoup, c’est l’appui d’un job alimentaire ou d’un temps partiel dans l’enseignement qui les maintient hors de l’eau. Pour d’autres, c’est l’abandon pur et simple. Pour rémédier à cette situation catastrophique, Pierre Lungheretti, directeur général de la Cité Internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême, depuis janvier 2016, travaille à renforcer une «politique publique structurée entre l’État, les collectivités territoriales et une filière de mécénat privée». La protection de l’auteur, c’est sacré. Sans lui pas d’art, de rêve et d’évasion.

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