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L’univers zeffirellien d’Isabelle d’Ornano, collectionneuse éclectique et créatrice d’ambiance

Publié le , par Véronique Prat

Comme le révèle son livre, « What a beautiful world ! », le goût, à la fois baroque et poétique, d’Isabelle d’Ornano se moque des conventions. Chez elle, quai d’Orsay à Paris, ou à la campagne dans le Berry, on retrouve la même alchimie magique.

L’univers zeffirellien d’Isabelle d’Ornano, collectionneuse éclectique et créatrice d’ambiance
Isabelle d'Ornano devant une photo de son mari Hubert, décédé en 2015. Le couple affichait une belle complicité.
© Photo Oleg Covian

C’est le plus bel appartement de Paris. Depuis les grandes baies vitrées, on a une vue plongeante sur la Seine ; la hauteur sous plafond est palatiale ; les vastes pièces s’alignent harmonieusement. Mais ce n’est pas pour cela que cet appartement est un hymne à la beauté. Ici, comme nulle part ailleurs, les différents styles se mélangent, les époques se chevauchent, les divers objets s’amalgament. Un bureau Louis XVI marqueté, des fauteuils « crapaud » découverts chez un vieil antiquaire, un lustre en cristal XVIIIe de la manufacture de la Granja trouvé à Madrid, des chauffeuses second Empire, des meubles anglais à étagères où sont posés des livres, des plantes, des lampes en verre achetées pour trois fois rien à Drouot mais dont les abat-jour ont été peints à la main par de jeunes artistes contemporains, des stores bouillonnés et, sur les murs, parmi des portraits de famille par Winterhalter, des toiles d’Anselm Kiefer, de Peter Doig, de David Hockney… Près des fenêtres, des sculptures de Bronislaw Krzysztof et le grand Archange de Claude Lalanne. Un amalgame étonnant entre arts ancien et contemporain. Le style Isabelle d’Ornano. Le nom est bien connu des familiers du gotha. Isabelle d’Ornano appartient à la grande aristocratie polonaise, Potocki par son père, Radziwill par sa mère. « Mais, avoue-t-elle sans une once de nostalgie, nous avons tout perdu à cause de la guerre ». Sauf le goût de la beauté. Isabelle grandit à Madrid avant de partir faire ses études à Londres, où elle aura pour chaperon son oncle Stanislas Radziwill, qui l’introduit dans les plus jolis châteaux d’Angleterre et se mariera en 1959 avec Lee Bouvier, la sœur de Jackie Kennedy. C’est aussi à Londres qu’Isabelle fera la connaissance d’Hubert d’Ornano, qu’elle épousera en 1963.
 

À la campagne, dans le Berry, le jardin d'hiver ouvre sur la nature. © Photo Christina Vervitsioti-Missoffe
À la campagne, dans le Berry, le jardin d'hiver ouvre sur la nature.
© Photo Christina Vervitsioti-Missoffe

La «comtesse de la cosmétique»
Les d’Ornano sont une ancienne famille ancrée entre la Corse et la Pologne qui, du XVIe au XXe siècle, a donné à la France trois maréchaux qui se battirent à Pavie, Marignan et Austerlitz, des généraux, des officiers et un ministre. L’un de ses hommes illustres, Philippe-Antoine d’Ornano, épousera Marie Walewska, le grand amour de Napoléon. À 20 ans, aux côtés de son frère aîné Michel, Hubert d’Ornano crée les parfums Jean d’Albret, puis les produits de beauté Orlane, qui deviendront parmi les plus fameux de la cosmétique française. L’entreprise est revendue en 1967, lorsque Michel devient député avant d'être ministre de Valéry Giscard d’Estaing. Hubert continue seul : après un détour par la maison de couture Jean-Louis Scherrer, il fonde Sisley (du nom de son peintre impressionniste préféré) où, en pionnier, il décide de produire des cosmétiques à base d’extraits naturels de plantes. La phytocosmétique est née. Dans cette nouvelle aventure, Isabelle va accompagner son mari. Ils décident de ne faire que du haut de gamme. La qualité imposera un prix élevé mais, si l’on en croit Hubert d’Ornano, ils n'hésitent « pas à consacrer dix ans à la mise au point d’un produit sans [se] soucier de son coût, seule la perfection [leur] importe ». La suite leur a donné raison : Sisley rayonne aujourd’hui à l’internationale, ses produits sont diffusés dans quatre-vingt-quinze pays sur les cinq continents, la société emploie quatre mille cinq cents personnes.
Le succès est phénoménal aux États-Unis, qui se sont tout de suite entichés d’Isabelle 
– la « comtesse de la cosmétique » –, dont ils retrouvaient les photos dans les pages high life des magazines en compagnie des Kennedy ou de Giscard d’Estaing, d’Henry Kissinger ou d’Alex Liberman, aussi élégante à une première à l’Opéra que sur un terrain de golf. Une mythologie familiale qui a contribué au succès planétaire de la marque, dont Isabelle a pris la direction artistique. Collectionneuse, passionnée d’art, elle a su créer un style qui n’appartient qu’à elle, un mélange d’audace et d’harmonie, qui se moque pas mal de la mode et de ses conventions. Et partout la magie opère. Que ce soit dans l’appartement parisien du quai d’Orsay, où les d'Ornano reçoivent dans un cadre majestueux, audacieux, chaleureux, ou à la campagne, à la Renaudière, véritable paradis de nature avec son étang bordé d’iris, il se dégage un art de vivre chic dont Sisley devient aussi l’image. Isabelle semble avoir de l’or dans les mains et un goût qui étonne avant de séduire. Qui, sinon elle, aurait osé choisir le tapis de Braquenié qui orne les pièces de réception ? Parmi des motifs rococo, des orangés y côtoient des verts réséda, des bleus indigo, des mauves lilas, des roses fuchsia qui s’harmonisent comme un feu d’artifice et rehaussent la beauté des meubles du patrimoine familial. Henri Samuel, qui a aidé Isabelle à décorer l’appartement du quai d’Orsay, avouait son étonnement. Lui qui avait travaillé pour les Rothschild à Ferrières et au château Lafite, pour Valentino au château de Wideville, pour Jayne Wrightsman à New York, n’avait jamais sacrifié à des voisinages aussi audacieux. « J’aime les couleurs », ajoute la maîtresse des lieux, « ce qui n’était pas toujours le goût d’Henri Samuel. Sur les boiseries du grand salon, je rêvais d’un vert Véronèse semblable à celui que j’avais vu chez un antiquaire près du Champ-de-Mars. Du vert ? Henri était choqué mais il a fini par reconnaître qu’à Versailles aussi, on pouvait voir ce genre de couleurs vives ». Il ne savait pas alors que quelques années plus tard, un jeune artiste talentueux, Jean-François Fourtou, sculpterait pour Isabelle des escargots géants qui serpenteraient le long des murs du salon jusqu’au plafond, créant un mélange d’incongruité, de provocation, mais surtout de poésie.

 

Dans le salon de l'appartement parisien, une toile d'Anselm Kiefer, Maria descendant le 3e jour. © Photo Christina Vervitsioti-Missoffe
Dans le salon de l'appartement parisien, une toile d'Anselm Kiefer, Maria descendant le 3e jour.
© Photo Christina Vervitsioti-Missoffe

L’art contemporain, aussi
L’amour des couleurs le dispute chez Isabelle d’Ornano au goût des mélanges : les escargots rampent à côté de sanguines du XVIIIe siècle ; un canapé recouvert de simple velours, qui disparaît presque sous une multitude de coussins, effleure une table basse de Bronislaw Krzysztof, jeune sculpteur polonais qui s’est fait connaître par un Portrait de Dante et dont l’art est tantôt figuratif, tantôt abstrait. Avec le succès croissant de l’entreprise Sisley, Hubert et Isabelle se sont tournés de plus en plus vers l’art contemporain. De grands noms actuels trouvent maintenant une place sur leurs murs aux côtés des portraits familiaux des siècles passés et de miniatures dans des cadres de Fabergé. « Tout va ensemble, du moment que c’est beau », aime-t-elle rappeler. Une grande toile d’Anselm Kiefer, Maria descendant le 3e jour, règne dans le grand salon. En outre, Isabelle fut l’une des pionnières en France à s’intéresser à l’œuvre de Peter Doig, dont l’univers, à la limite de la réalité et de l’imaginaire, explore la place de l’être humain dans la nature. Elle tomba tout de suite sous le charme de sa peinture de lieux sauvages, indéfinis, rendus par des teintes pures, des halos, des mises au point vagabondes. Il n’est pas facile de pénétrer l’âme d’un collectionneur : bien que si différent de Doig, David Hockney séduit aussi Isabelle d’Ornano par son talent à offrir plusieurs points de vue au sein d’une même image aux couleurs acidulées, juxtaposées en aplats. La collection rassemble encore des toiles de Manolo Valdès, de Sam Szafran, des sculptures de Bertrand Lavier, qui avait enthousiasmé Isabelle par ses miroirs recouverts de couches de peinture posées à grands coups de brosse et dont l’évolution, telle qu’elle apparaît dans le choix de François Pinault à la Bourse de Commerce, n’a rien perdu de sa puissance. Sa plus belle acquisition demeure néanmoins une œuvre de Claude Lalanne, l’impressionnant Archange en bronze doré trouvé grâce au galeriste et ami Jean-Gabriel Mitterrand, qui défend avec passion l’art du couple Lalanne depuis les années 1970. Isabelle aime citer la phrase si poétique d’Yves Saint Laurent à propos de Claude : « Elle avait su réunir dans la même exigence l’artisanat et la poésie. Ses belles mains de sculpteur semblaient écarter les brumes du mystère pour atteindre les rivages de l’art. » Notre hôte est elle-même une artiste. Elle brode des coussins porteurs de messages, dotés d’une certaine aura et qui font naître de vives émotions. Ils meublent l’appartement de Paris, la Renaudière à la campagne, le bureau d’Isabelle chez Sisley. Ils s’harmonisent avec les nombreux arrangements floraux colorés, les sofas en velours, tandis que des photos qui évoquent les événements familiaux – naissances, anniversaires, mariages – envahissent les murs, les commodes, les bureaux. « J’aime, dit Isabelle, la décoration qui admet un degré de désordre utile. » Elle rappelle volontiers cette phrase de François Cheng : « Laissez-moi vous dire ce qu’est la beauté. Ce n’est pas un simple ornement. C’est un signe par lequel la création nous signifie que la vie a du sens. »

à lire
Isabelle d’Ornano, avec l’aide de Christiane de Nicolay-Mazery,
What a Beautiful World !, éd. de La Martinière, 2021, prix : 69 €.
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