L’oiseau bleu de Vallauris

Le 24 septembre 2020, par Philippe Dufour

Qui dit Madoura pense aussitôt Picasso. Certes, le maître a contribué à faire connaître l’atelier provençal par ses céramiques habitées ; mais le véritable génie des lieux demeure Suzanne Ramié, dont on va redécouvrir à Cannes l’une des plus originales créations.

Suzanne Ramié (1907-1974) et atelier Madoura, Oiseau, vers 1965, céramique émaillée bleu et fer forgé, h. 183 cm.
Estimation : 12 000/15 000 

Doté d’un long cou emmanché, un étrange oiseau s’avance, luisant d’un plumage au bleu profond, parcouru de lignes plus claires. Si le corps de l’animal est de terre cuite, sur sa tête se dessine une aigrette formée de pointes de fer, matériau qui constitue aussi ses pattes se terminant en socle triangulaire. Ce sujet, composite, a été imaginé par l’une des plus célèbres céramistes de l’après-guerre : Suzanne Ramié, la fondatrice de Madoura. C’est vers 1965 que la créatrice livre le volatile, alors destiné à orner parcs et jardins ; pour l’occasion, elle s’est adjointe les services d’un autre atelier d’art régional, spécialisé dans le travail des métaux et connu sous le nom de L’homme de fer. Difficile à élaborer en raison de sa taille (183 cm) et de son poids porté haut, il s’agit bien de la plus grande pièce réalisée par son autrice. Aussi, seuls une petite dizaine d’exemplaires de la sculpture auraient vu le jour, notre échassier étant actuellement l’unique à être localisé. On rappellera néanmoins qu’un modèle similaire a été reproduit dans le catalogue (page 3) de la grande rétrospective consacrée par le musée de Vallauris, en 1998, au travail de l’artiste. Un long parcours qui débute dès les années 1920 à l’école des beaux-arts de Lyon, où Suzanne Douly suit des cours de décoration et de céramique. Plus tard, en 1936, elle épouse Georges Ramié, et tous deux s’installent en Provence ; mais l’aventure commence véritablement avec la découverte en 1938 de Vallauris, centre potier alors sur le déclin.
Des inspirations croisées pour une œuvre unique
Séduit par l’atmosphère particulière des lieux, le couple rachète les locaux d’une ancienne manufacture, et commence à travailler de concert. Georges se charge de la cuisson des pièces, tandis que Suzanne est à la création, donnant bientôt à ses productions le nom exotique de Madoura (soit l’acronyme de « Maison Douly Ramié »). La céramiste puise son inspiration dans les ustensiles provençaux traditionnels, « gus », « meulas », « bouraches » et autres cruches ou pots à cuire sans décor, qu’elle admire pour leur simplicité et leur robustesse. À ceux-là, elle va ajouter sa fantaisie, en imitant les formes végétales (comme le fameux « pichet coucourde » proposé dans la même vente), animales ou humaines. Dans ce dernier domaine se décèle également l’influence des pièces archaïques, mais aussi précolombiennes. Son art authentique connaît très vite le succès, depuis une première exposition à Cannes en 1941, jusqu’à sa présence régulière aux grands salons parisiens, en tête desquels celui des Artistes décorateurs. C’est à l’occasion d’une présentation en 1946 dans le Nérolium, à Vallauris, qu’elle rencontre Pablo Picasso, venu en voisin. Fasciné par ses réalisations, le peintre s’installera sur place pour s’initier aux techniques de la terre cuite, avant de lui confier l’édition de séries exécutées d’après ses originaux. Mais, comme le soulignait la revue Mobilier et décoration en novembre 1954, « collaboratrice directe de Picasso, Madoura est une des rares céramistes qui ait su résister à son influence et poursuivre… une œuvre marquée par ses propres recherches, par ses conceptions esthétiques ». Un bel hommage à sa fondatrice !

Suzanne Ramié
en 5 dates
1905 Naissance à Lyon, le 15 janvier
1942 Médaille d’or à Nice pour Madoura
1953 Nommée chevalier de la Légion d’honneur
1954 Premier prix de la céramique (galerie la Roue)
1975 Un an après sa mort, exposition-hommage au musée de Lyon
lundi 28 septembre 2020 - 13:00 - Live
Cannes - 31, boulevard d'Alsace - 06400
Pichon & Noudel-Deniau (Azur Enchères)
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