L’INHA au secours de la lutte contre le trafic d’objets archéologiques

Le 05 janvier 2021, par Annick Colonna-Césari

Pour leur dixième édition, les « Trésors de Richelieu » de l’INHA mettent à l’honneur la cité de Cyrène, à travers un ouvrage fondamental, témoignant de l’importance de cette colonie grecque de Lybie. Un temps oubliée par les archéologues, mais pas des trafiquants d’art… 

Le buste du consul romain Cnaeus Cornelius Lentulus Marcellinus retrouvé par Smith et Porcher lors
de leurs fouilles et photographié par Francis Bedford.
© Bibliothèque de l’INHA, collection Jacques Doucet

Les conférences des « Trésors de Richelieu » mettent chaque fois en lumière des raretés, puisées dans les collections de l’Institut national d’histoire de l’art, de la Bibliothèque nationale de France ou de l’École nationale des chartes. Selon les cas, les séances réunissent un conservateur ou un historien de l’art aux côtés d’un bibliothécaire ou d’un restaurateur, venus « partager leurs connaissances avec un large public, pour montrer l’importance de la recherche et bien sûr le caractère exceptionnel de l’objet sélectionné », explique Juliette Robain, conservatrice au département de la bibliothèque de l’INHA, intervenante de cette dixième édition. Car la pièce présentée en ce mois de janvier fait partie des deux millions de documents conservés par l’institution. S’agit-il donc d’un manuscrit enluminé, d’une lettre autographe d’illustre écrivain ? Non. C’est un ouvrage de quatre cents pages, d’apparence banale, publié en 1864 et à la couverture défraîchie… Il appartenait à la bibliothèque que Jacques Doucet, le couturier collectionneur, avait constituée et mise à la disposition des chercheurs avant qu’elle ne soit rattachée à l’INHA, au début des années 2000. Intitulé History of the Recent Discoveries at Cyrene, le livre retrace une expédition menée en 1861, au nom de sa Royale Majesté, par le capitaine Robert Murdoch Smith et son aide le commandant Edwin Porcher. Durant près de douze mois, les deux hommes avaient exploré la Cyrénaïque, région méconnue du monde méditerranéen, située dans l’est de la Libye, tout en en profitant pour rapporter, comme il était d’usage à l’époque, de beaux objets destinés à enrichir les collections du British Museum. Aucune des trois ou quatre missions qui les avaient précédées n’avait été aussi longue ni aussi documentée. Ce qui explique l’intérêt de l’ouvrage britannique, au regard du monde de l’art et de l’archéologie. Mais pas seulement, comme on va le comprendre.
 

Vue générale de l’une des collines au nord de la nécropole de Cyrène. © Bibliothèque de l’INHA, collection Jacques Doucet 
Vue générale de l’une des collines au nord de la nécropole de Cyrène. © Bibliothèque de l’INHA, collection Jacques Doucet 

Un ouvrage fondamental
C’est Morgan Belzic, chargé d’études à l’INHA et second intervenant de ces « Trésors », qui avait suggéré de le dévoiler. « C’est un ouvrage fondamental, plaide-t-il. Je l’ai beaucoup consulté, dans le cadre de mes recherches sur les sculptures funéraires cyrénaïques. » Proposition retenue. Non sans raison. « Il est représentatif d’une partie du fonds de l’INHA », reconnaît Juliette Robain. Hybride, il tient à la fois du rapport de voyage et de fouilles, traite de questions anthropologiques, militaires et même botaniques. À l’époque, l’archéologie n’était pas une véritable discipline à part entière. Qui plus est, ajoute Morgan Belzic, « de telles publications sont depuis quelques années recherchées par les musées, détenteurs d’objets dont ils ignorent parfois la provenance précise. Elles peuvent leur permettre de remonter jusqu’à leur origine, de les recontextualiser pour documenter l’histoire de leurs collections. On comprend actuellement qu’elles sont au fondement de tout début de recherche ». Et c’est ce qui rend justement aujourd’hui si précieux le fonds de l’INHA, comme le prouve l’exemple de l’ouvrage britannique : une mine d’informations. Parallèlement aux textes, il renferme une centaine d’illustrations, sous forme de gravures ou de lithographies, dépeignant le site, les fouilles, le paysage alentour. Certaines avaient été tirées de clichés pris sur place, car un photographe accompagnait la mission. D’autres étaient issues d’aquarelles et de dessins réalisés par Porcher lui-même. En revanche, la vingtaine de photos publiées, montrant des sculptures trouvées à Cyrène, n’avaient pas été faites sur les lieux, mais à Londres, au British Museum, là où elles avaient été transportées puis nettoyées et restaurées, avant d’être immortalisées.

En documentant des sites détruits, ce type de publications répond à un enjeu contemporain

Richesses d’une cité perdue
Revenons à Cyrène. Première colonie grecque d’Afrique du Nord, fondée vers 630 av. J.-C., elle a rayonné durant six ou sept siècles. Ses ressources naturelles, son agriculture et son élevage en ont fait une région prospère. Et l’un des sites archéologiques les plus étendus du monde méditerranéen, riche en monuments, doté de cinq théâtres, de deux palestres, d’un stade, d’une vingtaine de temples et d’une nécropole étendue sur dix kilomètres carrés. Romanisée, elle n’en est pas moins demeurée une grande capitale, plus tard surnommée l’«Athènes d’Afrique », jusqu’au tremblement de terre de 365. Et la roue a tourné. « Tombée entre les mains de populations semi-nomades, la contrée s’est alors marginalisée, hors des principales routes commerciales », raconte Morgan Belzic. Et on l’a peu ou prou oubliée, les premières expéditions en Cyrénaïque ayant été occultées par les découvertes effectuées en Égypte ou en Mésopotamie. C’est véritablement la mission des Britanniques qui a commencé à faire prendre conscience de la richesse de cette cité, même si Smith et Porcher s’étaient alors concentrés sur sa nécropole. Dans les années 1910, des Italiens sont à leur tour venus sur les pas de leurs ancêtres gréco-romains, se focalisant sur le centre-ville et les temples. Par la suite, les missions se sont raréfiées, les fouilles, arrêtées, ou presque, et la situation du pays n’a cessé de se détériorer. La dégradation proprement dite de Cyrène a démarré vers 1970, à cause d’une urbanisation, plus ou moins légale, qui a entraîné la démolition d’une partie de la nécropole, soit quelque six cents tombes. Au vandalisme se sont ajoutés les pillages, au début de la décennie 2000, qu’ont amplifiés la guerre à partir de 2011 et, dans la foulée, l’occupation par les djihadistes. Bien que ces derniers aient quitté les lieux, pillages et destructions se poursuivent, malgré la vigilance et les efforts de prévention menés auprès de la population par les services archéologiques locaux. Ce qui nous ramène à l’ouvrage de Smith et Porcher.

 

Vue générale de l’une des collines au nord de la nécropole de Cyrène. © Bibliothèque de l’INHA, collection Jacques Doucet 
Vue générale de l’une des collines au nord de la nécropole de Cyrène. © Bibliothèque de l’INHA, collection Jacques Doucet 

De la recherche à la lutte contre le trafic d’art
En effet, comme le constate Morgan Belzic, « ce type de publications, datant du XVIII
e, XIXe ou début du XXe siècle, répond à un enjeu contemporain. Elles documentent des sites détruits ou sous la menace de destructions, à cause de bombardements, de pollutions ou de bulldozers. Et permettent d’évaluer l’ampleur des pertes, de vérifier l’état de leur évolution. Ce sont les dernières traces de vestiges disparus ou qui risquent de disparaître ». De plus, ces ouvrages et le résultat des réflexions menées dans leur sillage sont, dans la mesure du possible, transmis aux archéologues des pays concernés pour les aider à étayer leur propre Histoire et leurs archives. Dans le cadre de son étude, Morgan Belzic est allé encore plus loin. « Dès 2015, j’ai recherché les pièces passées en vente, au cours des quinze dernières années, et j’ai constaté sur le marché international, rien que dans la catégorie de la sculpture funéraire, un accroissement considérable des transactions après 2011, dans les maisons de ventes ou les galeries, ainsi que sur Internet. Ces objets sont souvent tellement caractéristiques qu’ils ne peuvent provenir que de là-bas. » À l’instar de ces divinités funéraires, sculptures dépourvues de visages ou masquées par un voile, qu’on ne connaît nulle part ailleurs. Le jeune chercheur a même contribué à démanteler des réseaux de trafiquants.
« Je suis juste un archéologue qui lit beaucoup et travaille en bibliothèque, confie-t-il humblement, mais avec mes collègues de France, de Lybie ou d’ailleurs, on échange des informations et on se transmet nos soupçons. Et on prévient les services compétents de police ou de douane. Depuis quatre ou cinq ans, on a fait ouvrir une vingtaine d’enquêtes à travers le monde. » Au XXI
e siècle, les chemins de l’INHA mènent bien au-delà de ce que l’on pouvait imaginer.
 

à écouter
« La cité des morts, sur les pas des archéologues en Libye », Institut national d’histoire de l’art,
2, rue Vivienne ou 6, rue des Petits-Champs, Paris IIe,
sur réservation via www.bit.ly/inha_reservations - le 12 janvier 2021.

Séance filmée et diffusée en direct sur le Facebook de l’INHA :
www.facebook.com/ Institutnationaldhistoiredelart/.

 

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