L’Incroyable Histoire du facteur Cheval

Le 17 janvier 2019, par Camille Larbey

Un biopic de bonne tenue propose de redécouvrir l’œuvre étonnante de l’employé des postes à Hauterives : un palais naïf construit sur trois décennies.

 

Àquoi pensent les facteurs lorsqu’ils marchent ? Cette question, Philomène (Laetitia Casta) la pose à son mari, Ferdinand Cheval (Jacques Gamblin). Celui-ci parcourt une trentaine de kilomètres par jour à travers la Drôme pour porter le courrier d’un pas vaillant. Il admire les paysages magnifiques, mange un oignon ou chasse une mouche qui l’importune, comme un autre célèbre facteur, interprété par Jacques Tati dans Jour de fête (1949). Pendant sa pause, il s’évade dans les gravures du Magasin pittoresque, un illustré narrant les grandes explorations de l’époque, notamment la découverte des temples d’Angkor. Ferdinand Cheval est un homme simple, taiseux, mais à la vie intérieure bouillonnante. : «Pour me distraire de mes pensées, écrira-t-il plus tard dans son journal, je construisais en rêve un palais féerique dépassant de l’imagination tout ce que le génie d’un humble peut concevoir (avec grottes, tours, jardins, châteaux, musées et sculptures), cherchant à faire renaître toutes les anciennes architectures des temps primitifs.» L’histoire est connue : le modeste employé des postes construisit pendant trente-trois ans un véritable palais au fond de son jardin. Et ce, sans aucune connaissance en architecture, avec quelques notions de maçonnerie tout au plus. Seul, il allait chercher lui-même les pierres avec sa brouette, parfois jusqu’à dix kilomètres de chez lui. Lorsqu’en 1896 il prit sa retraite, à 60 ans, il put enfin se concentrer entièrement à l’édification de son œuvre. Le nom de «palais idéal» est du poète Émile Roux-Parassac, qui compara le geste du facteur à «l’extase d’un beau songe». L’architecture naïve, reproduisant des motifs des quatre coins du monde (temples hindou et égyptien, tombeau druidique, labyrinthe et mosquée), suscitera l’admiration d’André Breton, Max Ernst, ou Niki de Saint Phalle,venue visiter ce palais lors de son voyage de noces avec Jean Tinguely. La dernière pierre fut posée en 1912. Ferdinand Cheval passa encore huit ans à construire un tombeau pour lui et les siens au cimetière du village, avant de s’éteindre à l’âge de 88 ans.
 

Jacques Gamblin incarne Ferdinand Cheval, homme mutique et bâtisseur obsessionnel, qui trouve dans la nature l’inspiration de son œuvre.
Jacques Gamblin incarne Ferdinand Cheval, homme mutique et bâtisseur obsessionnel, qui trouve dans la nature l’inspiration de son œuvre.


Un palais dicté par la nature
L’incroyable histoire du facteur Cheval est une incarnation sensible du postier bâtisseur grâce au jeu délicat de Jacques Gamblin. Plusieurs kilos en moins et une heure trente de maquillage quotidien ont été nécessaires pour parfaire la ressemblance avec le facteur, incapable de verbaliser ses sentiments autrement qu’à travers son œuvre. Le film insiste sur son mysticisme : «Les branches des arbres et les oiseaux me disent comment faire», explique le facteur à sa fille, à laquelle il dédie son palais. Il se coule littéralement dans la nature, à l’instar de ce beau plan où on le voit flotter dans la rivière au fond des gorges, se laissant emporter par le courant. Personnage assez méconnu, Philomène, la seconde femme du facteur, est mise en avant. D’un côté, il y a l’entêtement d’un homme. De l’autre, la dévotion d’une femme supportant le jusqu’au-boutisme de son époux. Le film est donc, à l’instar du «palais idéal», un hymne à la vie et à l’amour.
Un soin particulier donné aux couleurs
Le réalisateur, Nils Tavernier, a apporté un soin tout particulier à l’image, en s’inspirant des toiles d’Henri Fantin-Latour, notamment de son travail de multiplication des directions lumineuses et de désaturation de certaines couleurs. L’équipe du film a ainsi retravaillé les fonds des intérieurs en fonction de la colorimétrie des yeux des comédiens. Au fur et à mesure que l’histoire avance, est ainsi souligné l’état de sérénité du facteur. Les magnifiques ciels de la Drôme ont également été rehaussés à la palette graphique. Le tournage a bel et bien eu lieu sur place, à Hauterives. Toutefois, par un tour de passe-passe numérique, des morceaux de l’édifice ont été effacés de l’image selon l’époque du récit. Le film ne le dit pas, mais il existe encore des facteurs Cheval de par le monde. En Espagne, par exemple, un homme de 93 ans est actuellement en train de construire, uniquement en matériaux de récupération, une cathédrale dont le dôme culmine à 40 mètres de hauteur. Ce chantier d’un seul homme a été commencé il y a presque soixante ans en remerciement à Dieu de l’avoir guéri de la tuberculeuse. Parions que cette histoire fera également un jour l’objet d’un film.

À voir
L’Incroyable histoire du facteur Cheval, réalisation de Nils Tavernier, 105 min, avec Jacques Gamblin, Laetitia Casta, Florence Thomassin et Bernard Le Coq. En salles depuis le 16 janvier 2019.
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