L’expertise dans l’œil du cyclone

Le 14 juin 2018, par Vincent Noce

Lors des secondes assises de l’expertise, le président du cne a appelé ses confrères à la «résistance» contre les faux, au milieu de la prolifération des scandales. Une initiative prise par Drouot a été citée en exemple de ces «cercles vertueux» propres à protéger le marché.

De gauche à droite : Pierre Rosenberg, Jean-Gabriel Peyre, Catherine Chadelat, Dominique Chevalier, Sabine Bourgey, Jacques Barrère, Céline Lefranc, Michel Maket.

L’expertise se «trouve dans l’œil du cyclone»… L’expression est de Frédéric Castaing, président de la Compagnie nationale des experts (CNE) à l’occasion de la deuxième édition des assises de l’expertise, réunies le 6 juin au Petit Palais. Celui-ci a récemment multiplié les interventions pour dénoncer l’invasion du faux, allant jusqu’à provoquer des enquêtes judiciaires. Pour lui, il n’y a aucun doute : l’expert a pour devoir de dénoncer les faux et de les «placer à l’écart du marché» une bonne fois pour toutes. Il ira jusqu’à assimiler la passivité du milieu à cet égard au silence à l’endroit «des pédophiles». Après la succession de falsifications dénoncées dans le mobilier de l’Ancien Régime, il a notamment évoqué le secteur de l’art déco et des années 1930 en s’exclamant : «trop, c’est trop !». Rappelant que la mère de toutes les expertises était celle pratiquée par Alfred Bertillon, créateur au XIXe siècle du laboratoire de la police de l’identité judiciaire, qui avait démontré que le document accusant le capitaine Dreyfus était un faux, il a appelé les experts à «la résistance». Par rapport aux premières Assises de l’expertise, qui étaient restées un brin convenues, la parole en tout cas s’est libérée, comme en attestent les interventions et échanges qui se sont succédé toute la journée. Comme Frédéric Castaing l’a rappelé dès son allocution liminaire, «il n’existe pas en France de statut juridique de l’expert». Secrétaire général de la CNE, le libraire Emmanuel Lhermitte «ne croit pas qu’il y ait conflit d’intérêt entre la position d’expert et celle de marchand», le double statut étant le principe d’adhésion de cette compagnie. Avec la sagesse qui le caractérise, Gilles Andréani, président de l’Observatoire du marché de l’art, a, dans tous les cas, soufflé que les experts devaient se former et pouvoir exprimer «une opinion désintéressée»...
Pseudo-experts
Même en tenant compte de cette difficulté, «sans l’expert, l’amateur est le jouet du hasard», a affirmé Frédéric Castaing, en estimant que le marché de l’art s’était laissé entraîner dans «un jeu de dupes, sur fond d’optimisation fiscale et de blanchiment». Comme l’a fait remarquer ultérieurement, avec une pointe d’humour, Me Christian Beer, avocat du CNE et du Syndicat national des antiquaires, quand les transactions louches se déroulent en espèces, il est toujours difficile de trouver des parties civiles au procès...  Plusieurs orateurs ont souligné la multiplication des pseudo-experts, favorisée par les ventes sur Internet. Pour Frédéric Castaing, maintenant que les scandales ressortent les uns après les autres, l’expertise doit former rempart. Or, «des menaces extrêmement graves pèsent sur le métier», allant jusqu’à des pressions physiques, dont il a lui-même fait l’expérience. Me Beer a ainsi évoqué le surgissement de «violence» dans plusieurs dossiers, l’administrateur de la CNE, François Laffanour, parlant d’«organisations mafieuses» qui menaceraient le marché de l’art. À son tour, Jean-Christophe Castelain, patron du Journal des arts, a évoqué l’augmentation des recours juridiques contre la presse, en dénonçant des processus d’intimidation : «Quand vous avez un procès, même si vous le gagnez, étant donné les coûts, la fois suivante, le journal peut être amené à retenir sa plume, voire à ne pas évoquer certains sujets.» 

Les affaires en cours sur le mobilier porteraient sur un cumul de ventes approchant la centaine de millions d’euros.

Collégialité
Président de Drouot Enchères, Alexandre Giquello a ouvert une voie en relatant la mise en œuvre à l’hôtel Drouot d’un mécanisme équivalent au vetting des foires d’antiquaires. Depuis deux ans, Drouot s’est rapproché des trois chambres d’experts pour leur demander une vérification a priori des expositions en avant-première qui se déroulent sous sa marque. Le système a ses limites, puisque les commissaires-priseurs gardent la main libre sur leurs ventes dans les salles dont ils sont locataires. Le galeriste Jacques Barrère a ainsi déploré qu’un bronze retiré de la semaine d’Asie puisse revenir dans une vente quelques semaines plus tard, qui échappe à ce contrôle. Tout en reconnaissant ces imperfections, Alexandre Giquello a estimé que Drouot avait contribué à «la mise en place d’un cercle vertueux» dont il faudrait multiplier l’expérience. Celle-ci a manifestement nourri la démarche des experts, puisque, pour surmonter tout risque d’incident entre professionnels  dans ce petit monde où ne règne pas toujours l’harmonie , les fiches sont rédigées par des collectifs anonymes et présentées au nom de leurs chambres. Plusieurs orateurs, à commencer par Frédéric Castaing, ont ainsi estimé qu’il fallait développer ce type de protection pour éviter les pressions. Pour autant, ni les avocats ni les assureurs présents n’ont constaté d’augmentation sensible des litiges pour faux et contrefaçon. Tous se sont cependant accordés pour dire que les enjeux deviennent beaucoup plus onéreux, créant un risque supplémentaire pour la profession. Selon Me Beer, les affaires en cours sur le mobilier porteraient sur un cumul de ventes approchant la centaine de millions d’euros.  Appelé à d’autres fonctions après quatre années passées à la tête de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, dont on peut dire qu’elles ont été riches en rebondissements, le colonel Ludovic Ehrhart a avoué son étonnement quand il a découvert un monde de connivences et d’intrigues pour un scénario, il l’aurait intitulé «petits meurtres entre amis». «Je suis surpris d’apprendre que certaines pratiques ont vingt ans d’âge, sans que personne n’ait réagi», a-t-il ajouté, en estimant que «ceux qui ont fauté entraînent tout le marché dans l’embarras».  «Oui, a-t-il poursuivi, l’art décoratif du XXe siècle nous intéresse fortement». Appelant les experts à s’unir pour ouvrir une base de données sur les faux, il les a aussi exhortés à «bannir» ceux dont la compétence et l’honnêteté ne seraient pas garanties. 

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