Madeleine Pinault SØrensen : l’épopée discrète du dessin naturaliste

Le 04 novembre 2016, par Philippe Dufour

Madeleine Pinault SØrensen, chargée d’études documentaires honoraire au musée du Louvre départements des arts graphiques, est l’une des grandes spécialistes du dessin naturaliste. Elle nous reçoit pour évoquer l’histoire de ce genre longtemps méconnu.

Nicolas Maréchal (1753-1803), Ours polaire (Ursus maritimus), An IV (1796), vélin du Muséum.
© MNHN Dist. RMN-Tony Querrec

À quel moment précis et pour quelles raisons le dessin naturaliste apparaît-il ?
Le dessin naturaliste est connu dès la fin de l’Antiquité avec les Codex, dont le plus célèbre est le Codex Anicae Julianae datant de 512 apr. J.-C… Mais il prend vraiment de l’importance à la fin du XVe siècle et au début du XVIe. Deux facteurs essentiels entrent en jeu : le premier est l’essor du livre qui joue un rôle de premier plan, et le second est la multiplication des voyages qui font connaître des faunes et flores différentes de celles de l’Europe.
Ces périples permettent l’introduction sur notre continent de nouvelles plantes et favorisent la création de jardins qui seront à la base de nombreux dessins naturalistes en botanique. L’apport d’animaux amenés en Europe est aussi important, en ce qui concerne la création des ménageries et de volières, sources d’inspiration des artistes. Au XVI
e siècle, l’hydraulique va favoriser la création de jardins, royaux, princiers, bourgeois ou savants liés à une académie. Le XVIIe siècle reprend et augmente le rôle du jardin, et les souverains deviennent mécènes partout en Europe. La collection des vélins du Roi s’inscrit dans ce contexte ; cette collection n’est pas reliée à l’Académie des sciences, ni au Jardin du Roi encore moins à un savant : elle appartient à Louis XIV et sert à le glorifier. Les vélins sont tout d’abord conservés au château de Versailles et montrés aux visiteurs de marque. Dans ce palais, le jardin devient un lieu où les artistes trouvent des sujets à dessiner ou à peindre.
De quel univers pictural étaient issus les premiers artistes, tels Daniel Rabel et Nicolas Robert ?
Ces artistes sont des miniaturistes comme Daniel Rabel, peintre de Gaston d’Orléans. Robert, le premier peintre des vélins, reçoit le titre de «peintre ordinaire du roi pour la miniature». La plupart des peintres des vélins ont parallèlement une carrière d’artiste indépendant. Robert donne ainsi des recueils de planches gravées destinés aux brodeurs et aux orfèvres. Plus tard, Jean Joubert peint toute une série de scènes de la Bible qui relève des peintures d’histoire. Au XVIIIe siècle, Claude Aubriet est le seul qui a une carrière scientifique travaillant avec des savants comme Sébastien Vaillant. Madeleine Basseporte exécute des pastels, des illustrations de livres. Quant à Gérard van Spaendonck, il peint des miniatures de fleurs destinées à orner des tabatières, des bonbonnières et des couvercles de boîtes de toutes sortes. Après 1800, Pierre-Joseph Redouté expose au Salon et grave également. Les artistes ont reçu des influences diverses, venant surtout des peintres du Nord, tel Jan van Huysum, si actifs dans le domaine de l’histoire naturelle, et auteurs de bouquets somptueux qui sont de véritables encyclopédies botaniques. Il faut faire aussi une place aux femmes peintres qui se sont illustrées avec des œuvres consacrées à l’histoire naturelle, genre que la décence les autorisait à pratiquer. Elles brillent surtout en botanique : plusieurs femmes peindront à la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe, des vélins pour le Muséum.

 

Nicolas Robert (1614-1685), L’Ara rouge (Psittacus macao), vélin du Muséum.
Nicolas Robert (1614-1685), L’Ara rouge (Psittacus macao), vélin du Muséum. © MNHN Dist. RMN-Tony Querrec

Au cours des deux premiers siècles de l’histoire de ce genre, la part dévolue à l’art est-elle plus importante que la précision scientifique ?
Le dessin naturaliste, dès son origine, recherche en général la précision scientifique. Le plus souvent, les dessinateurs essaient toujours d’être précis mais s’autorisent parfois des écarts par rapport à la réalité. Pour la collection des vélins, le souci artistique domine jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle. On voit bien que leurs peintres représentent les fleurs à la mode : au XVIIe siècle, les jacinthes, les anémones et surtout des tulipes, tout comme les oiseaux appréciés pour leurs plumages colorés ; au XVIIIe siècle, des coquillages témoignent de la vogue de la conchyliologie, mais aussi prédominent les roses et plus encore des fleurs exotiques dont le camélia importé du Japon. C’est au XIXe siècle que le caractère des dessins s’affirme comme plus scientifique. Les artistes du Muséum tentent alors de reproduire au plus près de la réalité le sujet à représenter aussi bien dans ses formes que dans ses couleurs.
Peut-on alors parler d’un véritable outil scientifique, en particulier avec la représentation des détails ?
L’introduction des détails va être différente selon qu’il s’agisse de zoologie ou de botanique. Ils apparaissent pour la zoologie au XVIIe siècle avec les travaux pionniers de Claude Perrault et des académiciens de Paris. Il en va de même pour la botanique mais une révolution intervient avec Carl von Linné qui introduit un nouveau système de classement des espèces dans son Systema naturae (1735) dont la planche est dessinée par l’Allemand Georg Dionysius Ehret. Cet artiste annonce la manière de faire des artistes botanistes qui vont suivre, notamment Van Spaendonck et Pierre-Joseph Redouté. Il place en bas de ses dessins, de part et d’autre de la tige du sujet, la fleur avec des détails, certains très grossis, séparés les uns des autres, par exemple le pistil, le germe et les étamines. Il sera imité par tous les artistes européens qui vont suivre.

 

Gérard Van Spaendonck (1746-1822), Corbeille et vase de fleurs, 1785, huile sur toile, Fontainebleau, musée national du château.
Gérard Van Spaendonck (1746-1822), Corbeille et vase de fleurs, 1785, huile sur toile, Fontainebleau, musée national du château. © RMN-Grand Palais (château de Fontainebleau/ Philippe Fuzeau)

Quelle est la place des vélins du Muséum d’histoire naturelle de Paris dans l’histoire de la représentation naturaliste ?
Il est difficile de répondre à cette question, car la collection des vélins du Muséum est peu connue. À Versailles, elle n’était guère dévoilée qu’à des personnages importants, de même lors de son séjour à la Bibliothèque royale. Son transfert au Muséum l’amène à changer de statut. Les vélins ne sont plus considérés comme des œuvres d’art mais comme des documents scientifiques devant être mis à la disposition des professeurs, et servir pour les cours. De ce point de vue, la collection a servi la science. Du point de vue de l’art, elle n’a que peu d’influence du fait qu’elle a été peu montrée, à part quelques vélins exposés dans les Salons du XIXe siècle ; d’autant plus que le vélin, support précieux, interdit des expositions trop longues à la lumière.

La plupart des peintres des vélins ont parallèlement une carrière d’artiste indépendant.

Pouvez-vous nous préciser l’apport de grands peintres tels Gérard van Spaendonck et Pierre-Joseph Redouté à cette spécialité ?
Gérard van Spaendonck n’innove pas dans sa présentation des vélins mais donne les caractères particuliers de chaque plante : les tiges bien droites ou au contraire tout en souplesse, les feuilles fines ou épaisses, leurs nervures… Il utilise la couleur en dégradé pour rendre les couleurs changeantes des feuilles fraîches ou qui se fanent : il rend vivante la plante. Premier titulaire de la chaire d’iconographie végétale créée au Muséum en 1793, il joue, comme le fera ensuite Redouté, un rôle important en tant que professeur. Leurs nombreux élèves sont des hommes comme le talentueux Pancrace Bessa, et beaucoup de femmes, reines, princesses, aristocrates, bourgeoises ou personnes plus humbles. Van Spaendonck et Redouté ont apporté à leurs élèves le goût de la forme et de la couleur. Redouté écrivait à la fin de sa vie que l’artiste doit parvenir à l’exactitude, la composition et le coloris. La perfection : c’est dans ce souci particulier que réside essentiellement son héritage.
Vous êtes une spécialiste du dessin naturaliste. D’où vient votre passion pour ce genre méconnu  du grand public ?
J’ai beaucoup dessiné enfant et adolescente, puis j’ai fait l’école du Louvre et j’ai suivi les cours d’histoire du dessin avec Roseline Bacou, qui était un professeur passionnant. J’ai ensuite abandonné la pratique du dessin pour me consacrer à son histoire mais durant toute ma carrière au musée du Louvre, j’ai toujours gardé présent dans mon esprit le dessin d’histoire naturelle.

À SAVOIR
Madeleine Pinault Sørensen est coauteur du livre Les Vélins du Muséum national d’histoire naturelle, coédition Citadelles & Mazenod/Muséum d’Histoire naturelle, et de nombreux ouvrages dont Le Livre de botanique, XVIIe et XVIIIe siècles, éditions BnF, 2009, et Le Peintre et l’Histoire naturelle, éditions Flammarion, 1990.
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