L’emprise croissante des grandes galeries et des giga-collectionneurs

Le 19 septembre 2019, par Alain Quemin

Alors que, longtemps, valeurs esthétique et financière se sont mutuellement soutenues, le marché pèse aujourd’hui toujours davantage, galeries leaders et principaux collectionneurs jouant un rôle majeur dans le monde de l’art.

Vue de l’exposition Antony Gormley à la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin.
Photo Charles Duprat

Dans ses travaux pionniers, développés à partir des années 1960, la sociologue Raymonde Moulin a pu souligner comment la valeur de l’art se construisait à l’articulation du marché et du musée. À l’époque, les rapports de force entre les deux pôles apparaissaient assez équilibrés, et celui non marchand, constitué des institutions et de la critique, semblait même prépondérant. Dans les années 1980, une politique très active de soutien à la création s’est matérialisée en France par l’instauration des FRAC (fonds régionaux d’art contemporain), en 1982, et par la multiplication des institutions dédiées au contemporain ou lui ouvrant leurs portes. Les musées et autres structures d’exposition se sont trouvés  un temps  en position de force. Pourtant, depuis, les choses ont bien changé et le marché s’est largement imposé comme pôle moteur de création de la valeur. Les institutions  musées et centres d’art  se trouvent désormais reléguées au second plan et sont mises au service du marché, qu’il s’agisse des plus importants collectionneurs ou des grandes galeries. Difficile, pour les observateurs informés, de ne pas voir l’influence du giga-collectionneur François Pinault dans la programmation de l’incontournable musée national d’Art moderne - Centre Pompidou ; on a également longtemps vu sa marque dans les expositions contemporaines du château de Versailles. Des expositions aussi différentes que celles consacrées par le musée à Adel Abdessemed, Alina Szapocznikow, Martial Raysse, Jeff Koons ou encore Tadao Ando apparaissent étonnamment proches des préoccupations du milliardaire, à la tête de la collection portant son nom et de la maison de ventes aux enchères Christie’s. Au Centre Pompidou même, certains conservateurs concèdent que plusieurs des expositions précédentes n’allaient pas de soi. Ainsi, celui-ci affirme : «Pour la présentation des dessins d’Alina Szapocznikow, il y a eu des débats et même des protestations. Certains conservateurs ont beaucoup râlé. Au bout d’un moment, le président est intervenu pour clore la discussion : il fallait faire cette exposition. Les raisons étaient clairement extérieures au Centre». Si Martial Raysse fut un artiste important jusqu’aux années 1960, son œuvre a ensuite été beaucoup plus sujette à caution. De même, si les sculptures de Jeff Koons constituent un jalon de l’art contemporain, sa production picturale est bien plus faible. Malgré ces problèmes d’hétérogénéité de leur œuvre, ces deux artistes, très soutenus par François Pinault, ont eu droit aux honneurs du musée national d’Art moderne pour de vastes expositions monographiques. Pourtant, aux États-Unis, où l’influence des grands collectionneurs se trouve encore renforcée par le système des trustees, l’exposition de Jeff Koons n’avait pas été montrée au MoMA, qui constitue outre-Atlantique l’équivalent du MNAM, mais seulement au Whitney Museum. Il serait injuste de blâmer entièrement les décideurs des musées pour leur manque d’indépendance par rapport au marché. Quand les budgets d’acquisition sont particulièrement faibles (2 M€ en 2018 pour le MNAM) alors que les prix des artistes contemporains en vue sont parfois devenus stratosphériques, les responsables sont fortement incités à entretenir de bonnes relations avec les collectionneurs et les galeries ; et cela passe par des échanges de bons procédés, sinon des concessions.
Différents usages des musées par les galeries
Plus encore que les (méga-)collectionneurs, les galeristes apparaissent comme des partenaires incontournables pour les institutions. Aujourd’hui, les grandes expositions contemporaines ont besoin de leur soutien, tant pour financer une partie de celles-ci que pour ce qui touche au prêt d’œuvres. La symbiose joue aussi dans l’attractivité du Marais pour les galeristes. Ainsi Jérôme Poggi, longtemps installé près de la gare du Nord et désormais sis rue Beaubourg, explique-t-il : «Être maintenant rue Beaubourg a tout changé pour moi. Les conservateurs viennent beaucoup plus». Autre façon dont le marché ou le secteur privé peuvent profiter des institutions : l’embauche des professionnels les plus reconnus venus du secteur public ou institutionnel. Ainsi, au Royaume-Uni, Julia Peyton-Jones a rejoint l’antenne londonienne de la galerie Thaddaeus Ropac après une carrière à la tête de la Serpentine Gallery ; en France, la Fondation Louis Vuitton a également réalisé une très belle «prise» en confiant sa direction à Suzanne Pagé, qui officiait auparavant à la tête du musée d’art moderne de la Ville de Paris. Lorsqu’ils ont lancé leur activité de galeristes, les associés de Ceysson & Bénétière ont capitalisé sur le nom du père du premier, professionnel très reconnu pour avoir dirigé le musée d’Art contemporain de Saint-Étienne à sa grande époque et le MNAM.
Des expositions rivales
Aujourd’hui, les institutions sont placées dans une position inconfortable face à l’explosion des moyens dont disposent les plus grandes galeries, tant en France qu’à l’étranger. La concurrence ne joue plus forcément en leur faveur. Qu’il s’agisse des Gagosian, Hauser & Wirth, Zwirner, ou, pour ce qui est de la France, des Ropac et Almine Rech, les expositions que proposent ces enseignes peuvent rivaliser avec les meilleurs musées, que ce soit par les surfaces investies, par la scénographie ou par les œuvres présentées. Certaines parviennent facilement à réunir les trois. Voilà quelques années, Gagosian consacrait son «vaisseau amiral» de Chelsea, à New York, à une exposition Lucio Fontana de qualité muséale… quelques mois avant la très belle rétrospective du musée d’Art moderne de la Ville de Paris. En 2017, l’exposition Calder du Whitney Museum paraissait peu marquante, comparée à la présentation «Calder and Picasso» de la galerie Almine Rech dans la même ville. Quant à l’actuelle exposition Baselitz du musée de l’Académie, à Venise, elle se révèle très en deçà des conditions dans lesquelles la galerie Ropac de Pantin présente régulièrement cet artiste. Bien que structures commerciales, les galeries n’hésitent pas à organiser des expositions dans lesquelles très peu, voire parfois pas d’œuvres du tout sont à vendre, uniquement pour des questions d’image. En se battant désormais pour attirer les estates, elles ne laissent plus même la main aux institutions sur le segment du contemporain «historique». Ainsi, récemment, la fondation Chillida au Pays basque n’a-t-elle dû sa survie qu’à l’investissement de la puissante galerie Hauser & Wirth, qui représente désormais l’artiste disparu. On peut bien sûr se désoler de cette emprise croissante du marché sur le monde de l’art contemporain en général, ou y voir un facteur déterminant d’accroissement de l’offre sans peser sur les financements publics. Reste qu’un certain équilibre apparaît souhaitable. Il convient aussi que le poids sans cesse grandissant du secteur et des intérêts marchands se fasse ouvertement et sans nuire à la valeur esthétique.

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