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L’égyptologie dans l'oeil du cyclone

Publié le , par Vincent Noce

Par un extraordinaire retournement de situation, le marché de l’art, le monde des musées et même celui de l’archéologie se retrouvent au banc des accusés dans le scandale du trafic des antiquités égyptiennes. Le juge Jean-Michel Gentil se doutait-il de la déflagration qu’il a amorcée ? En plaçant en garde à vue le rédacteur...

  L’égyptologie dans l'oeil du cyclone
 

Par un extraordinaire retournement de situation, le marché de l’art, le monde des musées et même celui de l’archéologie se retrouvent au banc des accusés dans le scandale du trafic des antiquités égyptiennes. Le juge Jean-Michel Gentil se doutait-il de la déflagration qu’il a amorcée ? En plaçant en garde à vue le rédacteur en chef de la revue de la Société française d’égyptologie et le directeur du département égyptien du Louvre, ressortis libres sans que rien ne leur soit reproché, magistrats et enquêteurs ont frappé au cœur de cette recherche dont la France a fait sa gloire depuis l’épopée napoléonienne. Comme le note Le Figaro, c’est toute la chaîne de l’égyptologie qui est ébranlée par cette onde de choc. Les accusations déferlent sur les conservateurs, les scientifiques, les commissaires-priseurs. Dans cette onde médiatique, il est très peu question des pillards de tombes et des trafiquants présumés. Sont bien plutôt menacés d’opprobre la recherche française en Égypte, le Louvre, le Louvre Abu Dhabi, la plus belle réussite de la diplomatie culturelle de ces dernières décennies, l’agence France Museum, qui a pu accompagner ce processus grâce à l’autonomie conférée par son statut, et plus largement les entreprises culturelles de la France dans le monde. Triste retour à la polémique de 2007, le Louvre se retrouve accusé d’avoir cédé aux sirènes des pétrodollars pour vendre son âme. L’argument selon lequel les musées sont fondés sur le pillage retrouve du poil de la bête. Et c’est sans compter les répercussions diplomatiques encore incalculables dans les relations de la France avec ses principaux alliés au Moyen- Orient et dans le Golfe. La nouvelle ministre de la Culture a réagi en rappelant l’attachement de la France à la lutte contre le trafic et en formant une commission des sages chargée de remettre, d’ici l’automne, un rapport sur les moyens de mieux contrer ce fléau. Un esprit chagrin pourrait rappeler le même recours à une commission qui a suivi le scandale du faux mobilier acheté par Versailles, entraînant très peu de changement dans les mécanismes d’acquisition. S’il est bien venu, le renforcement de vigilance appelé des conservateurs, des archéologues, des marchands et des collectionneurs se heurte au principe de réalité.

La formation à la recherche de provenance est encore une discipline embryonnaire en France.

Ceux-ci font face aux méthodes de plus en plus sophistiquées des trafiquants, qui élaborent de faux historiques avec des pièces anciennes falsifiées. La formation à la recherche de provenance est encore une discipline embryonnaire en France. Un des moyens de prévenir la répétition d’une telle catastrophe pourrait être de renforcer sensiblement les moyens de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC), ce qu’aucun gouvernement n’a accompli, et de placer des enquêteurs au cœur des procédures d’acquisition. Mieux vaudrait qu’ils exercent un contrôle a priori plutôt que de débarquer chez des conservateurs ou des scientifiques à l’aube pour saisir leurs ordinateurs et les placer en garde à vue, avant que leur nom ne soit exposé dans les médias. Un autre moyen – dont Stéphane Martin, à la tête du musée du quai Branly, a fait une règle après le scandale des pièces nok renvoyées au Nigeria – serait de soumettre les transactions au pays d’origine des biens. Spontanément, plusieurs maisons de ventes aux enchères prennent la précaution de soumettre leur catalogue à l’OCBC, voire aux ambassades des États concernés. Encore faudrait-il que ces derniers jouent le jeu. Certains ne prennent pas la peine ou n’ont pas les moyens de répondre. D’autres, parfois attisés par des crispations nationalistes, ont tendance à revendiquer à tort et à travers des objets sans provenance frauduleuse, ce qui n’incite pas à la confiance. Fondamentalement, dans ce séisme, c’est la notion d’un patrimoine universel à partager qui est remise en cause.

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